LE SUICIDE


Ce cri qui jamais ne s'endort ...

Et puis parfois quelquefois,
Comme le bloc de granit :
Le silence !
Nul frémissement,
Nulle voix,
Nulle main,
Seulement la certitude profonde de la colère
Et l'angoisse.
Ce froid dans la poitrine.
Et puis parfois,
Quelquefois,
Ce regard infiniment triste
D'où émerge la nostalgie
Brutale,
Ce cri
Qui jamais ne s'endort ...

                                       - Marie-Célie AGNANT -



Après le suicide d'un proche 
(d'après le livre de Christophe FAURE "Vivre le deuil et se reconstruire") 


 ... Depuis c'est le chaos. 
Que dire ? Comment nommer l'indicible ?
Aucun mot ne semble assez fort pour décrire le vide, la détresse, l'impuissance ... 

Et comment trouver, jour après jour, ne serait-ce que la force de se lever et de vaquer aux activités dérisoires du quotidien ?
Quelles raisons se donner pour continuer à avancer, alors que soudain tout devient absurde ?
Est-il même possible d'imaginer reconstruire un semblant d'existence, quand ses fondements s'effondrent aussi radicalement ?

Vous le savez : rien ne sera plus jamais comme avant. Même si tout en vous s'y refuse, vous savez bien qu'il vous faut désormais vivre avec "ça" : ce poids intérieur que rien n'allège, cette souffrance lancinante qui croît sans cesse au fil du temps et qui se distille insidieusement dans chaque repli de votre cœur et de votre âme ...

Oui, peut être qu'un jour vous arriverez à aller au-delà de ce cauchemar (c'est du moins ce que les gens ne cessent de vous dire), mais la tâche semble aujourd'hui tellement difficile que vous ne pouvez que douter qu'une telle issue soit possible.

Au plus profond de votre être, vous vous interrogez : comment puis-je vivre ... comment puis-je survivre au suicide de mon compagnon, de mon parent, de mon enfant ? 

... Tant de souffrances qui se vivent en silence. 
Tant de questions qui restent enfouies à l'intérieur de soi, sous le poids de la culpabilité, de la colère ou du désespoir.
Tant d'impuissance aussi de la part de ceux qui tentent de les aider, car ils ne peuvent pas vraiment comprendre ce qui se passe pour eux.  

... Quand on vit un tel drame, on a besoin de recevoir de l'aide de personnes qui sont passées par là : elles "savent" ; elles comprennent ... 

C'est peut être par ce que vous aurez lu, écouté, travaillé sur votre propre souffrance que vous serez en mesure d'apporter une aide authentique à autrui. Ce sera une façon d'honorer, dans le secret de votre cœur, la mémoire de la personne que vous avez perdue. 

Ce que vous éprouvez actuellement n'a rien d'anormal ; il y a une logique, et même une certaine cohérence, dans ce qui vous semble aujourd'hui n'être qu'un flot désordonné de souffrance.
Soyez rassuré sur le fait que vous n'êtes pas en train de perdre la tête, même si ce que vous ressentez aujourd'hui ne ressemble à rien de ce que vous avez connu auparavant et que votre entourage ne sait pas comment s'y prendre avec vous. 
D'autres gens, totalement sains de corps et d'esprit, ressentent, en ce moment même les mêmes choses que vous. Ils nomment leur souffrance avec les mêmes mots que vous.
Tout comme vous, ils sont persuadés qu'ils sont en train de devenir fous et que personne - vraiment personne - ne pourra jamais les comprendre. Sachez-le : vous n'êtes pas seul ... 


Enfin, pour ceux qui penseraient au suicide pour eux-mêmes et qui s'interrogeraient sur le devenir de leurs proches, après leur acte.

 Sachez que votre suicide potentiel restera toujours - et à tout jamais - une tragédie pour vos proches. Ils resteront blessés par votre geste. Si vous songez à mettre un terme à votre vie, ne restez pas sans aide, même si vous êtes persuadé que plus rien ne peut vous aider.



Comme l'a dit une mère après le suicide de son fils : 


"ça a peut être été un soulagement pour lui, mais pour nous, 
ça été le début de l'enfer ! "
 



LE PROCESSUS DE DEUIL : la mise en mots de la souffrance.

"Le processus de deuil" est la confrontation directe et inévitable avec la souffrance. C'est un processus incontournable de cicatrisation psychique. 

On ne parle pas ici "d'oubli" ou "d'absolution", on parle d'un processus normal, naturel et bénéfique qui échappe à votre volonté mais qui a besoin d'être accompagné si vous ne voulez pas souffrir plus que vous ne souffrez déjà.

L'objectif est de vous aider à délimiter le territoire où le suicide vous a précipité. C'est une façon de mieux le connaitre, de mieux l'appréhender, de mieux le circonscrire aussi. Même s'il n'existe aucun moyen de "cour-circuiter" la peine, il est plus facile de se battre quand on a identifié à la fois "l'ennemi" et le terrain sur lequel on doit livrer bataille.

Il en découle toujours un peu de clarté dans la confusion, un peu de cohérence et d'apaisement dans la souffrance. C'est autant d'acquis pour vous permettre de trouver jour après jour, le courage d'avancer et la force d'apprivoiser l'absence.  



UN DEUIL PAS COMME LES AUTRES ...



 Malgré les circonstances similaires, à savoir le suicide d'un être cher, c'est bien l'unicité et la complexité de chaque situation qui transparaissent dans les histoires de chacun. 

Chacun se révèle unique - et seul - dans la spécificité de son histoire. Et pourtant, tous se retrouvent sur un même point, c'est le constat que "ce que nous vivons ne ressemble à rien d'autre ... ce n'est pas un deuil comme les autres".

Il n'y a pas de hiérarchie dans la souffrance. La perte d'un être cher génère une insupportable douleur, quelle que soit la nature du décès MAIS... perdre quelqu'un qu'on aime par le suicide, ce n'est pas que perdre un proche. C'est bien plus vaste et plus confrontant qu'un deuil faisant suite, par exemple, à un décès après une longue maladie. 

D'autres paramètres interviennent, des paramètres qu'on ne retrouve pas dans les autres circonstances, si violentes ou inattendues soient elles ... l'horreur côtoie l'absurde, faisant suite au désespoir, à la culpabilité, à l'incompréhension, à la colère ... Des émotions, qui, malgré la pudeur et la dignité ne peuvent qu'être tues à l'extérieur.


Le processus traumatique : dès sa découverte, le suicide crée, chez les proches, un état de stress aigu : ils sont plaqués au sol sous le choc, incapables de donner le moindre sens à l'évènement.

Les conséquences de ce stress aigu peuvent être préoccupantes sur le long terme. Il est, en effet, essentiel de comprendre que ce n'est pas seulement un processus de deuil qui s'initie à travers la perte brutale de la personne aimée ; une autre dynamique psychique se met en route parallèlement. Elle porte le nom de processus traumatique

Contrairement au processus de deuil, il est très souvent méconnu ou ignoré, alors qu'il est capable d'interférer de façon majeure dans le vécu du deuil. 

... Habituellement, un processus de "cicatrisation psychique" se met automatiquement en place, à l'image du corps qui sait spontanément réparer les plaies physiques. 
Si la majorité des personnes exposées à des situations traumatiques rencontrent, tout à fait normalement, des difficultés psychologiques d'intensité variable dans les suites immédiates des évènements, nombre d'entre elles voient, malgré tout, une amélioration significative de leurs symptômes dans les mois qui suivent, grâce à ce processus naturel de cicatrisation psychique.
D'autres, ont besoin de plus de temps pour retrouver un équilibre intérieur satisfaisant.
Certaines, en revanche, n'y parviennent pas et ne peuvent récupérer que grâce à une aide extérieure. Que se passe-t-il pour elles ?

- Les séquelles traumatiques : une fois le choc initial passé, il se développe, chez certaines personnes, ce qu'on appelle le Stress Post-traumatique.

Ce stress post-traumatique peut également se retrouver chez des personnes témoins impuissants de la mort brutale de quelqu'un d'autre, c'est donc le cas pour le suicide d'un proche. Alors, il est dit que la personne la plus exposée au risque de ce stress est celle qui découvre le corps (ou la personne en train de mourir), dans des conditions le plus souvent tragiques, et avec un risque d'autant plus élevé que cette découverte est totalement fortuite, prenant le témoin par surprise.

Le stress post traumatique se caractérise en premier lieu par la réactivation du traumatisme initial, sous la forme d'images intrusives ou de cauchemars. Ces souvenirs font soudain irruption dans la conscience, de façon inattendue, incontrôlable, choquante et très déstabilisante.

Ces flash-backs infiltrent et envahissent les activités de la vie quotidienne, au point parfois d'en perturber le cours. Ces images, d'intensité variable en fonction des personnes, s'accompagnent d'émotions douloureuses qui happent l'attention, parasitant les efforts intellectuels comme la concentration ou la mémorisation. Elles sont parfois tellement puissantes que la personne a véritablement l'impression de revoir les évènements se dérouler, encore et encore, devant ses yeux, notamment au moment de s'endormir.

Des attitudes d'évitement (de tout ce qui est en rapport avec le traumatisme) peuvent survenir. 
Extérieurement, on tente de se préserver, en évitant les lieux ou les circonstances qui risqueraient de réactiver le souvenir de l'évènement initial.
Intérieurement, on se protège -inconsciemment - par ce qu'on appelle la "dissociation".  Ce terme traduit une mise à distance intérieure de l'évènement dont on se coupe pour ne pas être submergé par sa violence : il se vit comme une sorte d’anesthésie affective où tout affect est absent ou très émoussé.
Cette distanciation émotionnelle affecte parfois les relations à autrui quand elle se prolonge dans le temps : le deuil, en soi, conduisant déjà à s'isoler des autres, le stress post-traumatique peut malheureusement renforcer cette tendance.
Certaines personnes en viennent même à éviter les contacts trop étroits ou trop émotionnels avec autrui, avec l'impression d'être déconnectée du monde, des autres et d'elles mêmes.
Il peut enfin s'installer durablement une perte d'intérêt et/ou un retrait vis à vis des activités antérieurement sources de plaisir. 

Un état d'hypervigilance caractérise également le stress post-traumatique. On se sent constamment en état d'alerte, sous tension, comme aux aguets, et, là encore, cela expose à une baisse des performances intellectuelles, à des troubles du sommeil, à une incapacité à se détendre.
La fatigue psychique induite par cet état de stress chronique peut ainsi conduire à de l'irritabilité, de l'impatience et/ou de l'agressivité (éventuellement vis à vis des proches qui essaient pourtant de faire de leur mieux pour être aidants). 
Il est dit que ce stress chronique traduit un état intérieur où la personne traumatisée anticipe et redoute la survenue d'une nouvelle catastrophe.

L'anxiété et la peur sont des réponses naturelles face à une situation de danger. Mais dans le stress post-traumatique, elles persistent bien après la fin de l'expérience traumatique. Comme le disent certaines personnes après plusieurs années : "une partie de moi est restée là bas". 
De nombreux repères intérieurs ont volés en éclats ; le monde cesse d'être un lieu de sécurité et de prédictibilité : tout peut arriver et on vient d'en faire l'expérience.
Le plus petit détail avec en lien avec la catastrophe peut réactiver violemment cette anxiété de fond. Elle s'associe parfois à un vécu d'impuissance et de perte de contrôle de sa vie.

Enfin, on retrouve très fréquemment un vécu dépressif dans le stress post traumatique, d'autant plus qu'il accompagne le processus de deuil, qui comprend, par lui même, et tout à fait normalement, un temps dépressif.
On peut facilement le confondre avec une simple manifestation du deuil, quand il ne s'exprime que sous les traits d'une dépression.

Il est important de rappeler qu'on ne parle de stress post-traumatique que si ces symptômes persistent au fil des mois ou des années, sans amélioration significative.

Il est tout aussi important de rappeler que toute personne en deuil après le suicide ne développe pas systématiquement un stress post traumatique. Bon nombre de gens trouvent, en eux les moyens d'assimiler et de "métaboliser" le traumatisme sans qu'un stress post-traumatisme s'installe.  

Enfin, pour être complet, il faut savoir que certaines personnes manifestent des signes de stress post-traumatique, même si elles n'étaient pas présentes sur le lieu du traumatisme. La force du choc psychique est telle qu'elles peuvent avoir des images mentales et/ou des émotions comparables aux personnes qui ont vécu la scène en direct.

 - La prise en charge du stress post-traumatique :  les critères qui viennent d'être indiqués et qui définissent le stress post-traumatique ne sont que des indications ; il faut faire appel à un professionnel pour confirmer ce diagnostic. 
C'est une démarche importante car on sait qu'un stress post-traumatique constitué ne se soigne pas tout seul. Il demande une prise en charge spécifique.  


- Au delà du traumatisme : Il n'y a pas que le traumatisme pour rendre compte de la spécificité du deuil après suicide. D'autres éléments entrent en jeu.
En effet, ce deuil est la seule situation où l'on pleure la mort d'une personne qui est à l'origine même de son décès. C'est une mort "délibérée" dans le sens restreint où la personne a activement créé les conditions l'ayant conduite à la mort. 
C'est en grande partie autour de ce constat que s'articule la souffrance des proches et une infinité de questions en découlent.


LES ENJEUX PERSONNELS  

- Trouver un sens à l'acte suicidaire :  

 
N'y a-t-il pas au fond de vous, l'intime conviction que les choses auraient pu, ou auraient dû, être différentes ?
Cette conviction reste, chez certains, indéracinable, en dépit des antécédents de la personne disparue, qu'il s'agisse de dépression, de psychose, de troubles de la personnalité ou encore en dépit de toutes les circonstances reconnues comme favorisant le passage à l'acte suicidaire comme la survenue d'une maladie incurable ou d'une ruine financière ou professionnelle.


La conviction de fond reste néanmoins que ce décès pouvait, d'une façon ou d'une autre, être prévenu et qu'on a été incapable de faire la différence : qu'est ce que je n'ai pas vu ? Qu'est ce que je n'ai pas compris ? Ces questions sont le point de départ d'une recherche que les autres personnes en deuil n'ont pas à entreprendre. 


- Se confronter aux émotions

La culpabilité est omniprésente, suivie de peu par la colère contre soi-même ou autrui ; on retrouve aussi la honte, le désespoir, la peur ou le sentiment d'insécurité, mais aussi parfois l'ambivalence ou le soulagement.

De fait, les émotions constituent la texture même du deuil, quelle que soit sa nature, mais quand il fait suite au suicide, elles prennent une ampleur et une intensité qu'on rencontre rarement ailleurs. 

Les identifier et s'y confronter est une étape majeure du travail de deuil. 


- Préserver l'estime de soi : 

Le suicide d'un proche occasionne une blessure intérieure qui affecte profondément le regard que l'on porte sur soi-même. On ne retrouve nulle part une aussi puissante atteinte de l'estime de soi. 
Les autres deuils ne génèrent pas autant de doutes sur qui on est, en tant que personne, sur la valeur de ce qu'on donne ou partage avec autrui, sur sa capacité à aimer et à établir des relations significatives. 

Cette blessure a la capacité de remettre en question ce qu'on croyait acquis pour toujours. L'inquiétude émerge, chez certains, comme, par exemple, celle de ne plus pouvoir aimer ou être aimé à l'avenir. D'autres sont fragilisés au point de ne plus oser s'attacher, de peur de souffrir à nouveau, si les choses devaient encore mal tourner.

Atteint de plein fouet, on se sent rejeté, abandonné.  A l'extrême, il en résulte un sentiment d'indignité qui peut constituer un obstacle potentiel à l'aide d'autrui : on pense ne pas le mériter et on se met en position de ne pas pouvoir la recevoir. C'est là un insidieux processus d'auto-exclusion qui s'insinue dans l'esprit de nombreuses personnes en deuil après suicide. Persuadées qu'on les juge ou même qu'on les condamne, elles ont tendance à inconsciemment se replier sur elles-mêmes, renforçant ainsi leur conviction qu'elles n'appartiennent plus à ce monde.

Il faut être conscient de ces risques et mesurer à quel point il est essentiel de travailler activement à restaurer un regard sur soi plus doux et bienveillant.


                                                                         LES ENJEUX RELATIONNELS 

Qu'on le veuille ou non, la relation aux autres change après le suicide d'un proche et c'est une nouvelle différence par rapport aux autres types de deuil.

- Lutter contre le vécu d'exclusion 

 Le suicide est entaché d'interdits religieux et de tabous sociaux qui persistent encore aujourd'hui dans les esprits ... On constate qu'il existe, dans notre société, peu de repères fiables sur la juste façon de se comporter avec quelqu'un touché par le suicide d'un proche. Il n'y a pas de cadre précis : l'entourage se débrouille comme il peut, ne sachant ni quoi dire, ni quoi faire : certains d'ailleurs prennent la fuite pour éviter tout échange ! Il en résulte souvent un malaise dans la relation avec autrui, une gêne qui peut être interprétée par la personne en deuil comme du jugement ou du rejet. Il arrive parfois qu'elle se retrouve prise comme bouc émissaire par un entourage hostile.

- Amortir l'impact du suicide au sein de la famille  


... Toutes les évolutions sont possibles au sein d'une famille dont un membre s'est suicidé ; cela va de l'explosion de la cellule familiale jusqu'à un resserrement profond et durable des liens. Le suicide introduit des enjeux de taille qui ne se posent pas ailleurs : comment va-t-on parler en famille de ce suicide qui s'est élaboré en son sein sans même qu'on s'en rende compte ?
Comment résister à la tentation du déni ou du silence, conspiration du non-dit qui porte en elle le risque de fabriquer de toutes pièces les secrets de famille ? 

Comment chacun va amortir les accusations explicites ou implicites des autres membres de la famille sur la responsabilité des uns et des autres ...

- Faire face à autrui 

Quand on annonce la mort de quelqu'un, demander la cause du décès est une réaction courante. Cette question ne pose pas habituellement de problème, sauf quand il s'agit d'un suicide. On est beaucoup plus réticent à en parler car on craint les silences gênés, les paroles malheureuses, voire le jugement d'autrui.

Vacon Sartirani

... On constate que, dans le suicide, l'entourage a tendance à se focaliser sur l'acte suicidaire et sur ses raisons, en s'autorisant même des jugements de valeur ou des opinions personnelles (non sollicitées ...) sur son bien-fondé. Le proche en deuil peut parfois même se retrouver dans la situation absurde où il se sent obligé d'expliquer, d'argumenter, de justifier, et même de se faire "pardonner" l'acte suicidaire ! 

... L'enjeu est de ne pas se laisser enfermer dans le silence et d'apprendre à parler du suicide comme on le souhaite et quand on le souhaite. On doit faire preuve de discernement et s'accorder la liberté de parler ou non, du suicide, tout en restant en accord avec soi-même. 


Le processus de deuil :             un processus de cicatrisation 

Au delà de sa dimension traumatique, le deuil après un suicide reste un deuil. Il est donc essentiel d'en comprendre le fonctionnement car c'est lui qui va conditionner votre quotidien dans les mois et les années à venir.

Le suicide est un traumatisme violent, inattendu ; il vous prend de court. Deux possibilités s'ouvrent à vous face à ce deuil.

Soit vous décidez d'étouffer la douleur avec la prise de
médicaments puissants pour ne pas avoir mal. Vous vous dites qu'avec le temps, les choses vont s'arranger d'elles mêmes ... Mais même si vous ne prenez pas en compte cette blessure d'aujourd'hui, celle-ci n'en existe pas moins et ne pas la prendre en compte hypothèque l'avenir ...

Une autre solution s'offre à vous : face à cette blessure soudaine, vous prenez la décision d'accompagner activement le processus de cicatrisation. C'est une décision que vous prenez en toute conscience, face à une situation que vous n'avez pas choisie. ... Certes, elle portera toujours les traces de la blessure initiale (c'est quelque chose que vous ne pourrez plus effacer de votre histoire) mais ses conséquences sur le long termes seront beaucoup moins graves, que si vous l'aviez négligée.

Dans le premier cas de figure, vous espérez qu'avec le temps tout va rentrer dans l'ordre. C'est risquer gros car, que vous le vouliez ou non, un "processus de cicatrisation psychique" va se mettre en route après le traumatisme de la perte ; ce mouvement spontané de la cicatrisation est indépendant de votre volonté et, si vous ne l'accompagnez pas, il va se faire comme il peut avec de possibles conséquences défavorables pour l'avenir. 

Dans le second cas de figure, cela ne va pas atténuer la douleur du processus (quoique ...) mais vous choisissez de l'accompagner pour que, à terme, il s'intègre le plus harmonieusement possible dans votre vie : ce travail que vous décidez d'entreprendre est ce qu'on appelle le "travail de deuil".

Donc, pour être plus clair, il y a d'un côté, le processus de deuil qui se fait tout seul, naturellement après chaque traumatisme, qu'il soit accompagné ou non, et, de l'autre, le travail de deuil qui, lui, ne se fait pas tout seul mais procède d'une décision consciente d'accompagner le processus de deuil et finalement de courageusement prendre en charge le cours de sa vie.

S'engager dans un travail de deuil, c'est refuser de se retrouver impuissant. Ce travail de deuil va vous permettre de canaliser votre douleur en l'inscrivant dans quelque chose de cohérent et qui a du sens ...
... Par ce travail, vous créez les conditions pour l'accueillir définitivement en vous, en ce lieu intérieur que plus rien ne pourra remettre en question, par de là les années. Elle sera là à tout jamais. 

Le mot "deuil" fait peur car il est assimilé à l'oubli de la personne aimée. Comprenez pourtant que c'est tout l'inverse qui se passe ! Le travail de deuil est le garant du non oubli !  C'est justement quand on ne parvient pas à mener ce travail qu'on crée des obstacles intérieurs au retour en soi de l'être aimé. 

Renoncez aussi définitivement à l'idée que d'accepter de vivre le deuil est une marque de faiblesse de caractère. Il est absurde de ne vouloir s'en remettre qu'à sa seule "force de caractère" pour affronter cette souffrance et l'évacuer avec dédain, en considérant que les émotions du deuil ne sont le lot que des personnes fragiles
et vulnérables. ... La volonté n'a pas sa place dans le choix de rentrer ou non dans un processus de deuil. Il est tout simplement. C'est un phénomène naturel qui demande qu'on accepte de se confronter aux émotions qui apparaissent, qu'on accepte d'inviter en soi, avec aplomb et authenticité, la détresse, la colère, la peur, la culpabilité qui en sont les voies incontournables. Ce n'est pas par ce qu'on donne de l'espace à ces émotions qu'on est - ou qu'on devient - quelqu'un de fragile. Croire qu'on peut évacuer avec mépris le ressenti du deuil est la pire des erreurs : il est des blessures qu'on ne peut pas s'offrir le luxe de négliger. 


Enfin, il est vrai que le travail de deuil reste quelque chose de douloureux à vivre ...

... Le deuil est donc le garant de la guérison. C'est par lui, et grâce à lui qu'on va pouvoir réapprendre à vivre sans la présence de la personne aimée. Comme après une blessure physique, il laissera aussi une cicatrice. C'est inévitable. Ce sera cette zone de vulnérabilité qu'on portera toujours en soi, tout au long de son existence. Tout comme la cicatrice physique peut faire un peu mal de temps à autre, la cicatrice du deuil pourra aussi être douloureuse par de là les années, quand les circonstances réactivent le souvenir ... La douleur est là à nouveau, mais peut être plus douce, plus tolérable, moins violente et elle n'a plus l'intensité dévastatrice des premières années.


- Un vécu personnel et légitime

On ne peut pas réduire le vécu du deuil à la seule souffrance d'avoir perdu quelqu'un qu'on aime. C'est beaucoup plus grand, c'est beaucoup plus vaste.

En effet, toutes les dimensions de l'être sont interpellées par cette douleur qui imprègne et envahit chaque recoin de la vie. C'est d'abord un vécu physique où le corps parle et hurle sa douleur par un épuisement qu'aucun repos, au début, ne semble compenser. 

C'est aussi un état psychologique qui effraie par son intensité : un flot de pensées et de sentiments mobilise l'esprit pendant un temps qui semble interminable, au point qu'on se demande si on arrivera jamais à vivre autrement que dans cette camisole émotionnelle. C'est enfin un évènement social et relationnel qui va profondément remettre en question le rapport à soi-même et à autrui. On saisit très vite qu'il existe un décalage entre ce qu'on vit et ce qu'en comprend autrui ; une incompréhension mutuelle en résulte très fréquemment. De plus, on se sent devenir "autre", différent, mais on ignore vers quoi on tend et comment va se réorganiser notre rapport au monde. Tout devient flou, reste flou pendant longtemps ; les certitudes tombent, les repères éclatent et on commence alors à entr'apercevoir l'ampleur de la tâche à mener à bien.

D'où l'importance capitale de comprendre ce qui se passe. Ce n'est pas parce qu'on "sait" qu'on a moins mal. C'est parce qu'on sait qu'on donne un autre sens à sa souffrance et ça, c'est une différence considérable. On ne souffre plus "à vide" on comprend qu'il y a une cohérence interne dans ce qu'on est en train de vivre.



QUAND TOUT BASCULE


- L'onde de choc

Qu'elles que soient les circonstances, LE CHOC est la première étape d'un processus où vous vous trouvez propulsé sans pouvoir, au début, comprendre ce qui se passe. 
Cet état de choc est en fait une indispensable protection psychique qui se met inconsciemment en place, afin d'empêcher l'esprit de totalement voler en éclats.
C'est une réaction naturelle et nécessaire qui permet de faire face à une situation de stress extrême.
Ainsi, cette toute première étape du deuil se caractérise par une sorte d'anesthésie émotionnelle. Certains s'étonnent ou s’inquiètent, de ne rien ressentir, comme s'ils étaient déconnectés d'eux mêmes. Ils se culpabilisent de ne pas être capables de verser la moindre larme parfois pendant plusieurs jours et parfois particulièrement le jour des obsèques : ce n'est pas par ce qu'ils se révèlent brusquement sans cœur, mais au contraire par ce qu'un mécanisme de protection bloque, l'expression émotionnelle. Cette réaction est en fait très fréquente et tout à fait normale. 

Zuhair Hassib
La durée de cette phase de choc est très variable d'une personne à l'autre. Elle peut aller de quelques heures à quelques jours. Dans le cas du suicide, il n'est pas surprenant de la voir durer plus longtemps, du fait de la composante traumatique qui peut ralentir le processus d'intégration psychique, mais sans que cela soit particulièrement pathologique.

Le choc s'associe aussi chez certaines personnes à une complète incrédulité quand à la réalité des évènements : l'idée du suicide est, au début, tellement énorme, tellement aberrante, tellement inconcevable qu'elles ne parviennent pas à l'intégrer.

La suite des évènements varie considérablement d'une situation à l'autre. Une infinité de cas de figure sont possibles qui sont autant de spécificité individuelles dans le vécu ultérieur du deuil : la disponibilité immédiate, ou non, des proches, l'intervention des secours plus ou moins rapide, la durée des tentatives de réanimation, la possibilité ou non, de voir le corps ... autant de facteurs qui rendent unique votre propre histoire.

Il existe cependant des caractéristiques du décès par suicide qu'il peut vous être utile de connaitre pour mieux comprendre, rétrospectivement ce qui s'est passé. 


 - Les procédures légales  

Un évènement particulier survient également après la découverte du corps. En effet, il faut savoir que le suicide entraine inévitablement une procédure judiciaire, cette enquête étant décidée par le procureur de la république. Il est impossible de s'y soustraire. Vu la situation, il est clair que cela représente un traumatisme supplémentaire pour les proches qui, sous le choc, ne parviennent pas à en comprendre le sens.

Cette enquête a pour objectif de préciser les causes du décès, afin d'écarter la possibilité d'un homicide déguisé en suicide. Ainsi, les policiers ou gendarmes qui demandent à rencontrer les proches ne sont pas bien évidemment, là pour porter des accusations sur qui que ce soit. Leur rôle est de recueillir le plus d'éléments concrets et de témoignages qui vont permettre de mieux comprendre les circonstances du décès. Cette enquête peut s'avérer très utile et même parfois réconfortante, quand il persiste un doute obsédant sur les conditions exactes du suicide.

Puis le corps de la personne décédée est transféré dans un service de médecine légale, où sont effectués des examens visant à confirmer les causes et les circonstances du décès (autopsie ou simple examen médical). Des réponses supplémentaires peuvent être données aux proches qui le désirent, suite à cet examen. Ce n'est que dans un deuxième temps que le corps est remis à la famille afin qu'elle procède aux obsèques.


- Le temps des obsèques 

Après un suicide, les obsèques permettent de poser des actes et des mots qui ont pour fonction de circonscrire et de canaliser la douleur.

Le traumatisme est tel qu'il va falloir beaucoup de temps avant de réussir à l'"intégrer" pleinement en soi, "intégrer" signifiant ici "parvenir à la pleine conscience de la réalité du décès, dans un premier temps, et du suicide, dans un second". 
En effet, même si on comprend intellectuellement que la personne qu'on aime est décédée, il est possible que ça ne suive pas émotionnellement, tant cette réalité parait "hors cadre". 
Il faut prendre le temps de cheminer intérieurement, en mobilisant des outils susceptibles de nous y aider. Les rituels quels qu'ils soient, laïcs ou religieux, publics ou solitaires, sont de cet ordre et ont leur importance.

- Les rituels 

Les rituels aident à apporter un peu de cohérence dans le chaos qui fait suite au suicide. Si on se donne le temps d'élaborer une rencontre ou une cérémonie qui a vraiment du sens pour soi, les obsèques de la personne peuvent devenir un espace d'apaisement, voire de réparation, qui pose les premières base du chemin à parcourir. Réunir ses proches autour de soi est d'une aide inestimable.

Les rituels sont aussi bénéfiques pour l'entourage. Non seulement les obsèques lui donnent l'occasion de manifester son soutien et son affection, en dépit de ses inévitables maladresses, mais elles répondent également à son propre besoin de témoigner de son attachement à la personne décédée. Cela fait du bien de voir que les gens qu'on aime existent aussi dans le cœur de ceux qui les ont connus. 


- Dire au revoir  

Le suicide vous a mis devant le fait accompli : vous n'avez pas pu dire au revoir à cette personne qui vous a quitté trop vite. Les rituels vous donnent l'opportunité de dire "au revoir" tout en restaurant le lien.
Vous l'accomplissez à votre rythme, à votre façon, et rien ne vous empêche de le répéter encore et encore, tant que vous en avez besoin. 
Nombreux sont ceux qui disent que le suicide a meurtri le souvenir de la personne décédée, à cause notamment des images violentes qui envahissent l'esprit et empêchent d'avoir accès à des souvenirs plus heureux du passé.
Le rituel peut aider à prendre le contre-pied de cette souffrance. Même si ne peut complètement effacer ces images, il est possible d'y juxtaposer un peu de paix et de beauté, par des fleurs, de la musique, des couleurs, des bougies, des odeurs ... tout ce qui contribue à apporter un peu d'harmonie.


 - Nommer le suicide

Il se pose aussi la question de savoir si on parle ou non du suicide au cours des obsèques. Pour certains, c'est évident : la question ne se pose même pas, mais pour d'autres, ce n'est pas aussi simple. 
Au dire des personnes ayant choisi de nommer explicitement le suicide, c'est une démarche positive car les obsèques doivent être l'occasion d'honorer toutes les dimensions de la personne qui s'en est allée. Le suicide de quelqu'un ne résume pas son histoire de vie.

Puis, il faut savoir qu'il n'est jamais trop tard pour s'accorder le réconfort d'un rituel, même si le décès remonte à plusieurs années ! Une partie du deuil est hors du temps et il est possible de faire aujourd'hui ce qu'on n'a pas pu - ou pas voulu - faire autrefois. 
En matière de rituels et de commémorations, tout est possible. Laissez parler votre imagination : réunissez vos amis pour planter un arbre du souvenir, organiser un concert dans l'église de votre village ... L'important est que cela est du sens pour vous

Vous pouvez procéder à des rituels chaque fois que vous en ressentez le besoin, cela permet de marquer une étape de votre chemin intérieur. Cela peut aussi aider à clore quelque chose qui reste en suspens en vous ? C'est aussi l'occasion de revisiter le passé et de mesurer le chemin parcouru ...



CONTINUER A VIVRE ? 



Que faire maintenant ? Comment continuer à vivre ? Parfois, la question ne se pose pas : cela semble tout simplement impossible  les pensées les plus radicales s'imposent à l'esprit comme ultime réponse à cette trop grande souffrance. 
N'avez vous pas vous aussi, pensé qu'il n'y avait pas d'autre issue que le suicide pour apaiser votre propre douleur ? Sachez le, c'est extrêmement fréquent. 
Ce désir de mort est d'ailleurs une des caractéristiques du deuil après suicide :  il est connu pour être un facteur de risque non négligeable de passage à l'acte suicidaire pour les proches qui restent.

Donc, continuer à vivre, oui mais comment ?  ... On a soudain l'impression d'avoir perdu le mode d'emploi d'une vie normale ; on est "ailleurs" dans un autre monde, un monde dont on ne sait rien et où pourtant on doit apprendre à se repérer, pour ne pas s'y perdre davantage. 
C'est alors que, du tréfonds de l'inconscient, se met en place, après le choc initial, la seconde phase du processus de deuil. On ne le décide pas. Çà se passe tout simplement. Sa survenue n'est que dans la logique du processus de cicatrisation psychique et on se rend compte qu'on n'a rien d'autre à faire que de suivre ce mouvement intérieur.  

Ce deuxième temps du deuil est ce qu'on appelle "la phase de fuite et de recherche". 




FUIR LA SOUFFRANCE ...
RECHERCHER LA PERSONNE DISPARUE 


Durant les premiers mois, il faut "tenir", tenir debout un jour à la fois ; tenir pour les enfants, pour les autres, pour soi-même peut être ; tenir pour ne pas sombrer.
Cette simple idée mobilise le peu d'énergie qui reste en soi. Et essayer de ne pas penser ; il ne faut pas laisser s'immiscer en soi certaines pensées dont on redoute la portée et les conséquences : les questions sur les pourquoi de cette horreur, l'insupportable confrontation aux éventuelles erreurs, à ce qu'on a pas vu, pas compris, pas senti. 
Chacun tente alors de faire comme il peut, en élaborant des stratégies de survie - la plupart du temps inconscientes - pour se protéger d'un vécu intérieur dont il pressent la douloureuse intensité.

- Fuir la souffrance 

Ce n'est pas un acte délibéré : les tentatives de fuir la souffrance sont inhérentes à l'être humain. On veut tout simplement arrêter d'avoir mal.
Ainsi, les premiers temps du deuil sont souvent marqués par une sorte d'agitation intérieure qui s'empare de l'esprit et dont l'objectif est de court-circuiter la douleur.

D'une certaine manière on fait "comme si", comme si on pouvait annuler ce qui s'est passé, en montrant à soi-même et à autrui que la vie peut continuer comme avant, comme si rien n'avait changé. L'espoir sous-jacent est de pouvoir rapidement amortir le choc, sans avoir à reformuler la totalité de son existence. Alors, on court, on court aussi vite qu'on peut, pour ne pas être rattrapé par ce ras-de-marée qui menace de déferler sur soi. On court pendant des semaines, on court pendant des mois ... et lentement on s'épuise. On ne s'en rend pas compte tout de suite ; ce sera plus tard, quand on n'aura plus d'énergie pour maintenir à distance la réalité.
Mais, pour l'instant, l'urgence est de faire comme si on pouvait neutraliser l'absurde.

Mais chacun est unique et réagit à sa manière. Cette tentative de mise à distance de la douleur passe aussi par le retrait, le besoin de vide, le silence, l'envie de ne pas bouger et de rester immobile car le moindre geste fait mal.

Quoi qu'il en soit, ce temps de "fuite" est comme un temps d'ajustement à une situation nouvelle, comme un espace de transition entre votre monde d'avant et votre vie à venir.
Chacun le vit à sa manière, il n'y a pas de règle définie. 
Cette tendance à vouloir "fonctionner" comme "avant" est naturelle. 



- Rechercher la personne disparue  

L'autre volet de cette seconde phase de deuil est celui de la recherche.  
Celle-ci se construit autour de l'idée qu'il est impossible de concevoir la vie sans la personne qu'on a perdue. On va alors s'accrocher à tout ce qui parle d'elle et à tout ce qui nourrit et entretient le lien et le souvenir de sa présence. 
Là encore, cette réaction est tout à fait normale : cette recherche n'est pas morbide ; elle répond à une nécessité intérieure que rien ne peut infléchir, tant elle est impérieuse.


Pendant des mois et des mois, on éprouve le besoin de parler encore et encore de ce qui s'est passé  et de la souffrance qu'on est en train de vivre. 
Et même si on n'arrive pas à en parler, c'est néanmoins là en soi, incessant, obsédant au point que parfois on se demande si on arrivera un jour à penser à autre chose.
Tout tourne autour de cette personne qu'on a perdue, tout y ramène : la moindre circonstance, la moindre remarque, le moindre objet.  

Au début, les proches comprennent ce besoin de s'entourer de tout ce qui évoque la personne disparue, mais avec le temps qui passe, ils commencent à s'inquiéter et des paroles malheureuses, issues de leur méconnaissance du processus de deuil commencent à émerger ... Et on "encaisse" en silence, ou on explose de colère devant tant d'incompréhension.
De fait, on s'aperçoit qu'il va être de plus en plus difficile de parler ouvertement de sa peine et de la personne qu'on a perdue. Les autres ne comprennent pas, et ce pénible constat renforce l'insidieux sentiment qu'on vit désormais sur une autre planète.


Là, on commence à entrevoir les prémices de la solitude qui caractérisera le temps à venir.


- Une autre relation aux choses 

Tout commence à changer au fil de cette deuxième phase de deuil. 

Tout : même le rapport aux objets. 
Certains deviennent précieux car ils aident à maintenir le lien mais, en même temps, ils constituent le douloureux rappel de quelque chose qui "n'aurait pas du être".

Certaines personnes pourront établir d'emblée une relation sereine avec ces rappels du passé.

D'autres en revanche développent une relation ambiguë avec eux : ils ont besoin de les toucher, de les sentir, de les savoir à leur juste place, mais d'un autre côté, ils voudraient pouvoir faire disparaitre de leur vue l'évocation de tant de souvenirs et de tant de souffrances.

Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de bonne ou de mauvaise manière de se comporter vis à vis des possessions de la personne disparue. 



POURQUOI ? 

 
"Pourquoi ?" Cette question vous ne la connaissez que trop bien. Elle est là, à chaque instant, brûlante, lancinante, destructrice, enserrant l'esprit dans sa poigne de fer, ne lui accordant aucun répit. Elle apparait au décours de chaque pensée, surgissant avec force, exigeant un début de réponse, n'importe laquelle, quelque chose qui permettrait de donner un peu de sens à ce qui s'est passé.

On pressent qu'il n'y aura pas de paix tant qu'on n'aura pas trouvé de réponse à ces questions. Ce n'est pas nécessaire, c'est tout simplement vital. On a l'impression que, si on arrive à avoir quelques éléments de réponse, on pourra faire taire en soi ce doute effroyable qui murmure insidieusement à l'oreille qu'on a peut être sa part de responsabilité dans ce qui s'est passé. Ce doute n'est-il pas en grande partie ce qui nourrit en profondeur cette recherche du "Pourquoi" ?

Si épuisante soit-elle, cette recherche a un sens et une fonction. Elle fait partie intégrante du processus de deuil et elle constitue un temps nécessaire dont on ne peut faire l'économie.
... Cette recherche prend très souvent le pas sur le vécu des émotions, comme s'il fallait d'abord tenter de donner une cohérence à l'absurde, avant d'aller plus loin et de pouvoir, dans un second temps, s'abandonner à une peine qu'on est parvenu à délimiter dans le champ du "compréhensible".
... Il y a en effet quelque chose de vertigineux à se laisser aller à ce qu'on ne parvient pas à comprendre ou à maîtriser. On a besoin de garde-fous pour ne pas s'égarer dans la douleur. Ainsi, les réponses qu'on essaie de se donner sont autant de points d'ancrage qui, on l'espère, permettront de se stabiliser.


- A la recherche de réponses 

Dans la quête des clés qui permettraient de comprendre les raisons du suicide, aucune piste n'est négligée. On cherche partout, on frappe à toutes les portes, on explore la moindre possibilité. 
 
  • Les lettres et les écrits de la personne disparue : parfois, il n'y a rien du tout : aucun écrit, aucune trace pour reconstituer le cours des évènements.
Les documents qu'on retrouve à proximité de la personne décédée ou dans ses affaires deviennent, pour un temps, le point de focalisation des proches.
    Le pire cas de figure, c'est quand y transparait l'intention de faire mal : "Tout est de ta faute". "Tu m'as conduit au suicide et je veux que tu portes cette responsabilité jusqu'à la fin de tes jours". On peut difficilement y voir autre chose que le désir de noyer les proches dans la culpabilité. Paradoxalement, il arrive que la violence de ces mots soit telle  qu'il est plus facile pour l'entourage de "gérer" cette culpabilité : il apparait si clairement que la personne décédée était aveuglée par sa colère qu'il est plus aisé de prendre du recul par rapport à ses écrits ; on se dit qu'elle n'était pas maitresse d'elle-même et qu'elle s'est trouvée happée par un mouvement émotionnel dont le contrôle lui a échappé. Conscients d'être attaqués de façon tellement illégitime, infondée ou arbitraire, certains proches (mais pas tous ...) réussissent à prendre le recul nécessaire. 

    Le plus souvent , l'intention est tout autre et c'est le désir de protéger les proches qui prévaut : "Vous n'y êtes pour rien." "Cela n'a rien à voir avec vous". "Vous ne pouvez rien faire pour moi." "Sachez que je vous aime mais que je ne peux pas continuer cette vie" ... Ces phrases, souvent pleines de tendresse et de prévenance, invitent les proches à ne pas se sentir coupables. Malheureusement, on sait combien cet espoir est vain, tant l'étreinte de la culpabilité est puissante. Du point de vue de la personne suicidée, ces derniers écrits sont une façon de clore la relation, même si cela n'empêche pas son entourage de vivre à tout jamais avec un sentiment de brutal inachevé.
    Les proches peuvent trouver un relatif apaisement quand de graves problèmes de santé ou encore le grand âge sont clairement exposés comme étant à l'origine du suicide. ... Mais le résultat est plus incertain quand la personne parle d'une souffrance liée à un trouble mental comme la dépression ou la schizophrénie ou qu'un indicible mal de vivre transparait à chaque mot. Même si la personne décédée affirme qu'on ne pouvait plus rien faire pour elle, chacun reste malgré tout convaincu qu'il aurait pu faire plus pour adoucir sa douleur et éviter le pire.

    • Jusqu'où aller ? Finalement, quelles réponses apportent ces écrits ? ... Cet ultime message n'est qu'un morceau du puzzle et pas nécessairement le plus significatif. Il appartient à un ensemble plus vaste où ne prévalent pas obligatoirement logique ou cohérence. En scrutant ces écrits, pendant des mois, en les disséquant, en tentant de lire entre les lignes, on risque de leur accorder une valeur trop absolue ou définitive, en leur faisant dire ce qu'ils ne disent pas ou en attribuant aux mots un sens que la personne décédée n'avait peut être pas l'intention de donner. Trop d'éléments nous échappent pour parvenir à une conclusion fiable : dans quelles conditions cette lettre a-t-elle été écrite ? ...
     Cet écrit rend compte de l'état d'esprit de cette personne, au
    moment même où elle l'a écrit. C'est tout ce qu'on peut dire. Un écrit ponctuel n'a pas la capacité de résumer tout le cheminement intérieur qui a mené au suicide, même si les conclusions que la personne suicidante tire sur sa situation semblent pertinentes. 
     Pour certains, les écrits apportent plus de questions qu'ils ne fournissent de réponses. Pourquoi avoir pris l'option du suicide ? Pourquoi, alors qu'il y avait d'autres solutions ? Autant de questions qui restent sans réponses.

    • Interroger l'entourage. La quête du "pourquoi" passe aussi très souvent par la rencontre de toutes les personnes susceptibles d'apporter un nouvel éclairage sur les circonstances du suicide. On rencontre les amis, les collègues de travail, à la recherche d'informations dont ils seraient les seuls dépositaires. La recherche d'informations conduit aussi à consulter la mémoire du téléphone portable de la personne décédée pour y relever les derniers appels et chercher à joindre ses derniers interlocuteurs. On regarde également les derniers e-mails ou, surtout pour les adolescents, les derniers écrits sur leurs "blogs" ou autres réseau social. 

    •  Explorer tout ce qui concerne le suicide. Certains proches deviennent de véritables experts sur la question du suicide et se trouvent à la pointe de tout ce qui est connu sur la dépression, les troubles bipolaires, la psychose.
    Cette démarche est un autre aspect spécifique - et complètement légitime - du deuil après suicide. On a besoin de donner du sens à la tragédie qu'on vient de vivre et cette recherche d'informations factuelles peut faire du bien.
    ... C'est par ce biais que certains proches parviennent à trouver un peu de distance par rapport à leur culpabilité.

    • La relecture du passé.  La phase de recherche, c'est aussi la relecture du passé. Cela est vrai quel que soit le deuil, mais d'autant plus dans le deuil après un suicide. Ainsi, pendant un temps qui parait infini, chaque détail du passé est ramené à la conscience ; les dernières conversations, les dernières disputes, les derniers regards.
    Rien n'est laissé dans l'ombre ; on est à l'affût du moindre indice qui
    serait passé inaperçu et qui aurait pu faire la différence. Ce retour sur le passé révèle parfois ce qu'on n'avait pas compris comme étant les préparatifs du suicide et on se fait violemment le reproche de ne pas avoir "percuté" à ce moment là. 
    Très souvent,  au fil de cet examen minutieux du passé, ce qui n'était pas perceptible à l'époque apparait soudain comme "évident" ; tout s'assemble et tout devient cohérent. 
    Mais tous ne parviennent pas à ce même constat, loin de là. Beaucoup ont beau chercher, ils ne trouvent rien, strictement rien.

    • La menace suicidaire dans le passé. L'exploration du passé ramène immanquablement des souvenirs spécifiques, en lien direct avec le suicide. C'est le cas de tentatives de suicide d'autrefois et ces souvenirs deviennent d'autant plus douloureux qu'ils sont compris aujourd'hui comme les prémices du drame à venir.
    Combien de fois le suicide n'est-il pas l'aboutissement d'années et d'années de souffrances au sein de la famille ? On ne compte plus les hospitalisations, les visites chez les psys, les moments de crise. Il a fallu trouver l'énergie d'accompagner du mieux possible la dépression, la schizophrénie, l'alcoolisme, la dépendance à tous types de drogues. La famille elle-même peut voir son équilibre menacé par les difficultés de la personne malade ou par les conséquences de son comportement. Le stress de vivre auprès de quelqu'un d'ouvertement suicidaire pendant des mois ou des années "use" physiquement et psychologiquement.


    Faut-il alors s'étonner que, parfois, au décours d'une pensée, s'élève en soi un étrange et inconfortable sentiment de ... "soulagement" ? Dès le mot prononcé, on s'en sent coupable car il parait inconcevable d'éprouver un quelconque soulagement face à la mort de quelqu'un qu'on aime ! Et pourtant ...
    ... De fait, le suicide peut être le point culminant (et le point d'arrêt) d'une escalade d'évènements éprouvants pour l'entourage. Il signe la fin du mal-être de la personne disparue, mais il signifie également la fin de la toxicomanie et de la souffrance collective qu'elle génère, la fin des conflits, des chantages, des querelles amères et stériles ..., la fin de l'angoisse du lendemain quand on ne savait pas, le matin, si une nouvelle catastrophe ou une nouvelle tentative de suicide n'allait pas survenir le soir même.
    ... On comprend dès lors combien peut être forte la culpabilité des proches à renouer avec une harmonie familiale après le suicide de l'un des leurs. Il faut bien comprendre qu'on n'est pas soulagé d'être débarrassé de cette personne en tant qu'individu, on est soulagé de ne plus être happé par le tourbillon destructeur qui l'emportait elle-même et qui a finalement eu raison de son existence. Conscient de cela, on peut plus facilement s'autoriser le soulagement, sans avoir l'impression de trahir sa mémoire.


    - Des pistes pour comprendre  

    • Un profil particulier de personnes ? En dépit des nombreuses recherches sur le sujet, il persiste un flou relatif sur l'existence d'un profil spécifique chez les personnes suicidaires/suicidées.
     Il est vrai qu'en examinant le parcours de vie de ces personnes, on retrouve certains traits de caractère, comme une difficulté à faire face ou à s'ajuster au changement, un regard très critique sur soi ou encore une composante de perfectionnisme, avec un niveau d'exigence vis à vis de soi-même particulièrement élevé. Mais est-ce que cela suffit à conduire au suicide ? 
    On sait également que le suicide peut survenir dans un contexte de perte. Qu'il s'agisse de la perte d'un être cher (par décès ou par rupture) ou celle, plus symbolique d'un travail ou d'un statut particulier (chômage, maladie, faillite financière ...), la perte, au sens large est manifestement un facteur participant au mouvement suicidaire, mais toute personne exposée à un tel stress ne passe pas nécessairement à l'acte. D'autres éléments entrent manifestement en compte.
    Le suicide n'est pas un acte isolé. Il ne peut pas être compris "en soi", en faisant abstraction du contexte familial, professionnel, social, culturel .... dans lequel il prend place. Il est la résultante d'un processus dont les racines se perdent dans l'extrême complexité de l'esprit humain.
    En apparence, tous les cas de figure sont possibles : de l'acte lentement mûri pendant des mois jusqu'au passage à l'acte impulsif. Néanmoins, il semble exister des forces souterraines communes entrant dans la genèse de la dynamique suicidaire, même si le suicide parait soudain et impulsif. D'ailleurs, ces passages à l'acte impulsifs ne sont-ils pas eux-mêmes que la partie visible de l'iceberg ? 
    • La spirale suicidaire. Les recherches sur le suicide (notamment celles du sociologue Émile  Durkheim) parlent de ce que l'on appelle le "syndrome du désengagement" pour tenter de décrire l'état d'esprit des personnes suicidaires en train d'élaborer leur geste. Il est important de rappeler que ce modèle n'englobe pas la totalité des personnes qui ont l'intention de se tuer ; ce n'est qu'une proposition pour tenter de comprendre le vécu de la personne suicidaire.
    Le terme "désengagement" traduit bien ce qui se passe : la personne est en souffrance pour une raison ou pour une autre. Elle essaie de trouver des réponses à son mal-être, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur d'elle-même. Ce n'est pas l'idée de mort qui prédomine, mais plutôt celle de l'arrêt de la souffrance, quels que soient les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir.


    Quand elle ne trouve pas les réponses escomptées à l'extérieur, elle tente de trouver refuge à l'intérieur d'elle-même, son environnement lui semblant de moins en moins apte à répondre à son mal-être. Ainsi, progressivement, et très souvent même à son insu, elle se retire de toute interaction avec autrui. Elle semble toujours être en lien avec l'extérieur, mais c'est un lien de surface. Elle trouve de plus en plus de réconfort dans l'idée que mettre un terme à sa vie pourrait être la meilleure façon d'abréger sa souffrance. 
    Au début, il semble que ce repli soit relativement conscient et volontaire et que l'option du suicide ne soit qu'une modalité parmi d'autres pour arrêter de souffrir. La personne "teste" mentalement ces différentes options et ce processus mental agit comme une sorte de protection psychique visant à prendre de la distance par rapport à un environnement avec lequel elle se sent de moins en moins en phase. 
    Puis, avec le temps, ce qui était initialement volontaire devient automatique : sans s'en rendre compte, "l'habitude" de penser au suicide s'installe ; le nombre des options se réduit et le suicide apparait de plus en plus valide et "raisonnable" ; l'idée en devient de plus en plus familière. La personne s'enferme alors insidieusement dans la conviction que rien hormis le suicide, n'est capable d'apporter le moindre apaisement ... Les idées suicidaires avec lesquelles elle "flirtait" deviennent de plus en plus prégnantes. Elles deviennent envisageables et même logiques ou évidentes comme moyen ultime d'apaiser la souffrance.
    Arrivée à ce stade, la personne suicidaire redoute qu'autrui fasse obstacle à son projet. Elle décide alors de ne plus, ou de ne pas, en parler, de peur qu'autrui tente de l'en détourner. ... Mais il ne faut rien dire à l'entourage. Il ne faut rien montrer ; non pas par défiance, mais gouverné par la conviction qu'ils sont impuissants à apaiser le mal de vivre. C'est désormais à soi de prendre la situation en main.
     
    Et c'est là qu'un certain soulagement s'installe. En effet, il semble que le fait de prendre - enfin - la décision de se suicider apporte un énorme soulagement à cette personne qui cherche depuis si longtemps une voie d'issue. ça y est ! La décision est prise, il n'y a plus à lutter et la vie parait soudain plus douce, plus paisible. La personne vit dans l'anticipation d'un mieux-être à venir, après des mois ou des années d'errance et de confusion. Elle a enfin la clé et elle ne va laisser à personne la possibilité de la lui dérober. Alors, extérieurement, tout semble aller mieux ; elle parait plus calme ; plus rien n'a vraiment d'importance désormais et elle aborde les choses avec détachement et sérénité, même si c'est la sérénité du désespoir.
    Sachant qu'elle va bientôt passer à l'acte, la personne suicidaire coupe tous les ponts et les seuls actes significatifs sont ceux des préparatifs de son départ. Plus rien d'autre ne compte.
    Oui ..., mais en dépit de la pertinence de ces descriptifs du processus suicidaire, il manque toujours l'absence de réponses définitives. La vérité est que seule la personne qui s'est suicidée serait en mesure de dire pourquoi elle a fait ce geste. 

    Incidemment, ce qu'il y a aussi de troublant dans le suicide d'un proche, c'est que cette personne qu'on pensait tant connaitre rend manifeste, au grand jour, un mal-être qui reste une énigme, pour tous et pour toujours. Elle affirme puissamment quelque chose qui demeure à tout jamais inaccessible à son entourage, l'abandonnant à la tâche impossible de devoir interpréter le sens de son acte. Elle seule savait ce qui se tramait dans les méandres de son esprit ; elle seule pourrait expliquer pourquoi ; elle seule pourrait dire ce qui a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase ... 
    A l'interrogation s'ajoute parfois le doute. Il y a en effet des situations peu claires où les proches se demandent si, finalement, la personne suicidée souhaitait vraiment passer à l'acte. 
    Seule la personne décédée détient ce secret. Et cela même, est-ce certain ? Cette personne serait-elle vraiment à même de dire ce qui l'a conduite à se suicider ?

    Les personnes suicidaires affirment toujours que l'acte n'a pas pour finalité la mort - même s'il y conduit - mais le soulagement de la souffrance morale. Se tuer, c'est d'abord rechercher la paix. Le fait que le suicide plonge les proches dans une douleur indicible n'est pas nécessairement présent à l'esprit de celui qui se tue à ce moment là. La souffrance d'autrui n'est pas la priorité : on est obnubilé par la sienne propre.
    Quand la personne suicidaire a atteint le point de non-retour où sa décision est définitivement prise, il semble que le moindre incident, la moindre frustration soit vécue comme une preuve supplémentaire que la vie ne vaut plus la peine d'être vécue. 

    • L'impossible réponse. On cherche ainsi pendant des mois, pendant des années ... On cherche partout, encore et toujours, avec, en soi, une vague inquiétude quant à la durée de cette recherche de réponses qui monopolise, à son cœur défendant, tant d'énergie psychique. On sent bien qu'on s'y épuise, mais c'est plus fort que soi. Et pourtant, au dire de ceux qui ont connu l'emprise de ce besoin impérieux, celui-ci, un jour, parvient à s'apaiser.
     Il semble que cette décision de suspendre toute nouvelle recherche s'impose progressivement d'elle-même. Avec le temps, ce renoncement devient finalement possible, tolérable, acceptable. On comprend que renoncer ne signifie ni trahir ni abandonner et que "garder le lien" avec la personne disparue ne passera pas obligatoirement par l'obtention d'une quelconque réponse. On s'aperçoit qu'il est vain d'essayer d'avancer en force et que, finalement, "restaurer et pacifier le lien"  sera l'issue naturelle du processus de deuil et que la volonté n'a pas grand chose à y voir. D'où l'importance de tout mettre en œuvre pour faire le moins obstacle possible à son déroulement harmonieux. On sait en effet que c'est par lui seul qu'émergera un authentique apaisement.



    LE GOUFFRE DE LA CULPABILITÉ


     "Responsable", le mot est lâché. Aussitôt un autre s'impose, tout aussi violent "coupable". La quête du "pourquoi et la culpabilité occupent en effet le même territoire : qu'est ce que je n'ai pas fait ? Qu'est ce que je n'ai pas compris ? Qu'est ce que je n'ai pas vu ? Comment n'ai-je pas senti son mal de vivre ?  Est ce que j'ai fait assez ? Est ce que je l'ai assez aimé ? Et si j'avais su ... Et si seulement ....

    La culpabilité constitue l'axe majeur autour duquel s'articule la douleur. Elle se fonde sur l'indéracinable présupposé que le suicide pouvait être prévenu et qu'on n'a rien fait - ou pas assez - pour l'empêcher de survenir.
    La racine du mot "culpabilité" étant culpa, la "faute" en latin, voilà donc la "faute" dont on s'accuse : ne pas avoir pu, ou su, prévenir le suicide. Elle affirme qu'à un moment donné, on n'a pas eu la bonne attitude, qu'on n'a pas pris les bonnes décisions, qu'on n'a pas prononcé les bonnes paroles. Elle se fonde également sur la douloureuse conscience de ne pas pouvoir retourner en arrière, afin de réécrire l'histoire.

    - Les multiples visages de la culpabilité

    La culpabilité se nourrit de tous bois ; elle surgit parfois là où on ne l'attend pas. Elle se niche dans le moindre évènement du passé qu'on interprète, à tort ou à raison, comme une "faute", comme une défaillance personnelle.  Quoi qu'il en soit, la condamnation de soi en est le thème principal. Chercher à identifier de qu'elle façon on se condamne soi-même permet de mettre à jour là où ça fait mal et là où on se fait mal. Les différentes façons de formuler sa culpabilité ont une incidence sur le type de "punitions" qu'on s'inflige à soi-même. Soyez donc attentif à ce qui va résonner le plus en vous ...


    • "Je n'ai pas su l'aider" La culpabilité après le décès s'inscrit parfois dans une continuité, dans le sens où elle préexistait au suicide : la personne exprimait depuis longtemps son mal-être et cela créait chez ses proches un climat d'angoisse et d'impuissance à ne pouvoir l'aider. C'est sur cette base que se prolonge et s'appuie la culpabilité, après le décès, la "faute" étant là, de ne pas avoir su apporter du réconfort à la personne en détresse, quand elle était encore vivante. C'est l'accusation principale que s'adressent les proches pendant des années. 

     Le sentiment de culpabilité augmente si, par le passé, la personne suicidaire avait explicitement formulé des reproches sur l'incapacité de ses proches à la sortir de sa détresse. Il leur devient difficile, après le décès, de se dire que la personne disparue a eu conscience de tout ce qu'ils avaient tenté de faire pour elle : le "pas assez" qu'elle leur a adressé résonne encore à leurs oreilles et il leur faut beaucoup de temps pour cesser de considérer ce "pas assez" comme une vérité ultime, et le comprendre  comme une perception subjective  de la personne suicidaire qui, noyée dans son propre tourment, n'était plus en mesure de voir ce que l'on faisait pour elle.

     Ce n'est qu'une fois dépassé ce stade qu'ils reconnaissent qu'ils ont véritablement et largement fait "assez" pour elle et que la demande de la personne décédée était bien au-delà de ce qu'ils pouvaient humainement accomplir. 

    • "Je n'ai pas su la protéger" Le suicide met crûment à jour la fragilité de la personne disparue et certains proches ne cessent de se reprocher de n'avoir pas su la protéger des agressions de son environnement. 
    "Nous aurions dû la protéger des agressions de son environnement."
    "J'aurais dû la soustraire au harcèlement moral de son patron."
    "J'aurais dû empêcher qu'elle voit ce psychiatre qui lui faisait plus de mal que de bien."
    Les parents sont particulièrement vulnérables à ce type d'accusations. Ils se sentent fondamentalement en contradiction avec leur rôle de parents qui les engage à assurer la protection de leur enfant, envers et contre tout.


    • "Je n'ai pas été à la hauteur" La culpabilité prend une autre
      dimension quand elle remet en question l'ensemble de la relation avec la personne décédée. Ce ressenti est particulièrement présent chez les parents dont l'enfant s'est suicidé.
    Leur rôle et leur identité de parents se retrouvent brutalement remis en question : tel parent revisite, de façon très critique, l'éducation qu'il a donnée à son enfant.
    ... Au sein du couple, on se reproche d'avoir imposé à son épouse des absences prolongées, du fait d'une trop grande pression professionnelle. 
    On revient sur les vieux conflits, les ruptures de dialogues, les refus de comprendre, de pardonner, d'accepter. On s'en veut de ne pas avoir été plus patient, plus tolérant, plus attentif.

    • "Je n'ai rien vu de sa souffrance" Il y a là une double interrogation : cette souffrance est-elle perceptible et, si c'est le cas, m'était il possible de la percevoir ?
    En effet, la réalité nous est parfois tellement effrayante que nous mettons inconsciemment en place des mécanismes psychiques visant à nous protéger en "annulant" complètement les éléments dur réel qui nous font peur : le déni fait partie de ces mécanismes. Et qu'y a-t-il de plus effrayant que la détresse d'un proche hautement suicidaire ?

    On se retrouve face à quelqu'un qu'on aime envoyant, sans les nommer vraiment, des signaux (comportementaux ou verbaux) quant à son intention de mettre fin à ses jours. C'est parfois tellement "énorme", tellement au delà de tout ce qu'on peut concevoir qu'on ne voit pas, qu'on ne peut pas voir ce qui se passe. C'est bien plus qu'un refus de voir, c'est une véritable cécité psychique qui empêche de percevoir ce qui est en jeu.  A un niveau inconscient, il est probable qu'on perçoive ces signaux, mais cette information n'arrive pas nécessairement au niveau conscient. Les proches, inconsciemment sidérés, impuissants, terrifiés, évacuent tout signal d'alarme de leur champ de conscience. Sans même s'en rendre compte, ils "zappent" la possibilité du suicide, même si, rétrospectivement, ils constatent effondrés, que tout était là pour les alerter sur l'imminence du geste. Certains d'ailleurs, se souviennent d'éclairs d'intuition sur la réalité de la menace suicidaire. C'est autour du souvenir de ces instants de lucidité que se cristallise la culpabilité après le suicide : ils se reprochent de n'avoir pas agi. Ils se condamnent. Ils se font l'amer reproche d'être humains et d'avoir, à leur insu, mis en œuvre un mécanisme de protection psychique sur lequel ils n'avaient pourtant aucun contrôle. 

    L'autre versant de cette accusation de "n'avoir rien vu" est de savoir s'il y avait, bel et bien, quelque chose à voir ! N'est-il pas toujours plus facile d'interpréter les situation passées à la lumière des évènements du présent ? Disposais-t-on vraiment à l'époque des moyens de "décoder" ce que communiquait la personne suicidaire ?


    • La culpabilité chez l'enfant en deuil. Tout comme l'adulte, l'enfant n'est pas à l'abri de la culpabilité. ... Il est toujours utile d'aller vérifier auprès de l'enfant s'il se sent, d'une façon ou d'une autre, responsable du suicide, puis de lui affirmer explicitement qu'il n'est en rien coupable de ce qui s'est passé. Il faut aller au devant de l'enfant trop sage et qui ne manifeste pas grand chose afin de s'assurer qu'il n'étouffe pas en lui une intolérable culpabilité. 
     
     - Le prix de la culpabilité  

    Nous venons de le voir la culpabilité se construit autour de la faute, qu'elle soit réelle ou supposée. Or, dans notre tradition judéo-chrétienne, s'il y a "faute", il doit y avoir "punition". On comprend alors combien le deuil après suicide peut potentiellement porter lourdement la charge des "punitions" qui découlent de cette condamnation de soi ! C'est un appel à la vigilance car ces "punitions" qu'on s'impose à soi-même sont essentiellement inconscientes et leur mise en œuvre est subtile. ... Fruits de la culpabilité, ces "punitions" ont une réelle toxicité au niveau psychique. Si on n'y prend pas garde, elles peuvent miner chaque instant de la vie de façon pernicieuse et durable.

    • "Je n'ai plus droit au bonheur" On ne sort plus, on ne vit plus, on s'interdit le moindre bonheur car on estime ne plus y avoir droit. La vie désormais ne doit plus être qu'une longue et douloureuse punition. Cette attitude d'esprit n'est pas loin de ce qu'on appelle la "culpabilité du survivant" : c'est le sentiment de ne plus avoir le droit de jouir de la vie par ce que d'autres (un autre, une autre) sont morts. On se sent coupable si on s'entend rire au cours d'un diner ou si on se surprend à prendre du bon temps. 
    Cet interdit perdure aussi longtemps qu'on estime ne pas avoir suffisamment "expié" la faute dont on s'accuse et, pour certains, cela peut signifier toute une vie. Les longs discours de leurs proches les invitant à accepter à nouveau un peu de bonheur restent vains, et même s'ils ont en partie conscience d'être les artisans de leur propre malheur, il leur est souvent difficile d'agir autrement, tant est puissante la culpabilité qui les étreint.

    • "Je me méprise" Au regard de ce qui s'est passé, il devient impossible de se percevoir comme "quelqu'un de bien". On se rend compte qu'on n'est pas ce qu'on croyait être ; on se déçoit soi-même et, pire encore, on est convaincu d'avoir déçu autrui d'une façon particulièrement tragique. On se dit que si on avait été quelqu'un d'autre - sous entendu quelqu'un de "mieux" - rien de tout cela ne serait jamais arrivé.  Cette "punition" est particulièrement redoutable car elle touche au cœur même de l'estime de soi. On se désigne comme indigne du moindre succès, de la moindre gratification, du moindre bonheur. La confiance en soi est battue en brèche. Cela peut même aller jusqu'à se mettre en échec dans tout ce qu'on entreprend.
    Un paramètre important vient parfois renforcer cette vision négative de soi : c'est l'idéalisation de la personne décédée.  Dans cette dynamique de pensée, le souvenir de cette personne se vide progressivement de tous ses aspects négatifs, pour n'en conserver que les positifs. Ces "zones d'ombre" sont évacuées ou passées sous silence, de telle sorte qu'une image magnifiée de la personne décédée s'impose au fil du temps. Cela n'est pas négatif en soi (ce processus d'idéalisation peut même s'avérer bénéfique au cours du deuil). Il pose problème quand l'idéalisation vient nourrir la culpabilité : en effet, si on estime avoir été "défaillant" vis-à-vis d'une personne considérée comme aussi extraordinaire, il devient alors logique de se positionner comme un individu totalement "nul" qui n'a pas su être à la hauteur d'un tel être d'exception.

    • "Je dois mourir à mon tour" L'ultime façon de se faire "payer" le suicide d'un proche est ... de se tuer à son tour : "je n'ai pas le droit de vivre, je dois mourir aussi." Dans cette même catégorie, peut se construire également l'idée qu'on est, soi-même  ou ses proches, condamné à connaitre un destin similaire à la personne disparue. Le suicide est perçu comme une fatalité à laquelle il serait vain de vouloir échapper.  Cette vision tronquée de la réalité expose au risque de s'avouer systématiquement vaincu et impuissant face aux difficultés de la vie. On abdique avant même de livrer bataille, tant on est convaincu que c'est peine perdue. Une telle attitude peut conduire à interpréter le moindre revers de la vie à la lumière de cette "malédiction", en considérant que tout est écrit et, quoi qu'on fasse, l'issue est irrémédiable. 

    •  Les dangers de la victimisation. Dans le deuil après suicide, les proches se retrouvent obligatoirement "victimes", victimes dans le sens où ils subissent une situation qu'ils n'ont pas choisie. Écrasés par la culpabilité, ils se désignent comme responsables du suicide. Certains proches deviennent alors "victimes" non pas de l'acte suicidaire, mais de la culpabilité elle même ! C'est cet insidieux processus de victimisation qui sert de fondation aux "punitions" dont nous venons de parler. 

    •  Être victime pour se protéger du jugement d'autrui. En se positionnant comme victime, on se montre à autrui anéanti, fragile, impuissant, dévasté. ... En adoptant une telle attitude, on nourrit l'espoir (inconscient) que personne n'osera en rajouter et adresser le moindre reproche. Intuitivement, la personne en deuil adopte une position basse qui lui permet de "parer les coups" et de se protéger d'éventuelles agressions. 

    •  Être victime et devenir un "sauveur" ? Il y a dans cette attitude tentative de réparation de la "faute", au détriment de son propre bien-être, dans la dimension de sacrifice, en négligeant ses propres besoins et priorités . Il s'agit de restaurer du mieux qu'on peut l'estime de soi en tentant de racheter sa "défaillance" d'autrefois. Il existe au fond de soi l'intime conviction, issue de la culpabilité, qu'on est fondamentalement défaillant. Certains s'épuisent ainsi, physiquement et émotionnellement à essayer d'atteindre des objectifs illusoires, impossible ou irréalistes : ils attendent confusément une sorte "d'absolution" qui ne viendra jamais puisqu'ils nourrissent en eux une culpabilité qui la rend impossible ! 
     Une autre version du "sauveur" se retrouve parfois chez les adolescents dont un parent s'est suicidé. Cela consiste à "assurer" là où l'adolescent estime que les adultes ont échoué ou ont été défaillants. Beaucoup d'enfants ont alors tendance à devenir "le parent de leur parent en deuil". Ils focalisent leur attention sur ce parent qu'ils considèrent -à tort ou à raison - comme fragile et incapable de vivre normalement sans leur soutien. Si cette prise en charge (voire cette substitution des rôles familiaux) va trop loin l'enfant/ado peut inconsciemment négliger ses propres besoins, au détriment de son propre chemin de deuil. Il est clairement de la responsabilité des adultes qui l'entourent de ne pas laisser l'enfant assumer un tel rôle, en comprenant en même temps qu'il acceptera d'y renoncer uniquement s'il sent un minimum de sécurité s'instaurer autour de lui.
    • Être victime pour justifier ses zones d'ombre ? Quand la culpabilité ne s'apaise pas au fil des années, il y a manifestement "quelque chose" qui ne se fait pas. Le statut de victime et la culpabilité sont parfois l'arbre qui cache la forêt ... Il est possible en effet que l'immobilisme de certaines personnes renvoie à des problématiques qui n'ont rien à voir avec le suicide lui même. Elles avaient peut être des difficultés psychologiques avant le suicide. 
    Prenons l'exemple de quelqu'un qui a toujours eu peur d'entrer en relation avec autrui. Après le suicide d'un de ses proches, cette personne se coupe encore plus des autres et met sur le compte du suicide la solitude dans laquelle elle s'enferme. "Si je suis seul, c'est parce que je suis responsable du suicide. Je n'ai pas droit au bonheur ; il faut que je paie." Ainsi, même s'il est vrai que le deuil induit un retrait transitoire par rapport à autrui, il devient, dans ce cas de figure, une sorte de justification à un comportement qui lui préexistait.
    Un autre exemple : la culpabilité (et ses conséquences) peut être mise en avant pour justifier des échecs professionnels ou relationnels, alors que d'autres paramètres étrangers au suicide (comme la personnalité ou les compétences) entrent manifestement en jeu. Invoquer le suicide (et se positionner en victime) offre à certains une opportune légitimité vis-à-vis des échecs de leur vie, rendant difficile, par là même, toute remarque désobligeante ou tout reproche de la part de l'entourage. 


    - S'affranchir de la culpabilité ?  

    •  La recherche du "pourquoi ?" Nous avons vu combien la quête du "pourquoi" était omniprésente dans le deuil du suicide. Elle est tellement importante que même si elle concerne la personne disparue, cette quête parle en fait, essentiellement de soi.
    En effet, face à la culpabilité, la priorité absolue, en tant que personne en deuil, est de savoir si, oui ou non, on est responsable du décès.

    Certains auteurs qui étudient le deuil affirment que la quête du "pourquoi" pourrait être une façon de se préserver de la souffrance : tant qu'on n'aurait pas trouvé de réponse définitive à ses interrogations, on ne laisserait pas la place aux émotions. Ce processus cérébral, intellectuel, serait une manière de maintenir à distance le processus émotionnel.  Ainsi, pendant qu'on cherche des réponses avec obstination et pugnacité, on différerait d'autant la confrontation à la colère, à l'abandon, au rejet, à la culpabilité, à l'absence. 
    Au niveau inconscient, cette recherche serait également une façon de préserver le lien avec la personne disparue, y renoncer pouvant alors se comprendre comme une rupture de ce lien, d'où l'impossibilité pour certains de mettre un terme à leur recherche. L'énergie investie dans cette quête "porterait" certaines personnes en deuil et les aiderait à ne pas sombrer.


    • Le piège d'une lecture dans l'après coup. Le deuil se fonde sur la relecture du passé : c'est grâce à celle-ci qu'on pense retrouver les points d'ancrage à la culpabilité.  Or nous oublions un peu trop vite que nous avons tendance à reconstruire les évènements du passé à la lumière de ceux du présent. Nous leur attribuons rétrospectivement un sens qu'ils n'avaient pas nécessairement initialement, et cela dans le but de les mettre en cohérence avec les informations dont nous disposons dans le présent. Cela signifie que si nous explorons le passé à la recherche de "preuves" justifiant notre culpabilité, nous allons immanquablement en trouver. L'esprit humain fonctionne ainsi ! On trouvera toujours ce qu'on a besoin de trouver, même si cela se fait au prix d'une interprétation erronée du passé. On fait fi du fait qu'on n'avait pas alors les moyens de donner aux évènements le sens qu'on leur donne aujourd'hui.
    Kelly Vivanco
    Le suicide d'un être cher induit, en soi et par lui même, de la culpabilité ; ce n'est que dans un deuxième temps qu'on scrute le passé, afin d'essayer d'étayer ce sentiment, en cherchant des supports qui rendraient tangible, légitime et "objective" cette culpabilité de fond. C'est parce que nous nous sentons coupables que nous avons besoin d'aller chercher, dans notre histoire passée, des "preuves" ou des "raisons" de l'être ... et pas l'inverse !
     La notion de "faute", à l'origine de la culpabilité, préexiste très souvent à la recherche des "preuves" qui viendront l'étayer. Ce n'est que secondairement que cette recherche s'initie. Or, il est important de répéter qu'on trouvera toujours quelque chose dans le passé, quand on a l'intime conviction qu'il y a quelque chose à trouver ! Comme de surcroit, cette recherche a pour objet les rapports humains (faillibles par nature !), on n'a que l'embarras du choix pour trouver des évènements sur lesquels fixer sa culpabilité : le moindre incident peut devenir une preuve irréfutable qu'on a effectivement agi de façon irresponsable. C'est sur ses bases qu'on se désigne comme coupable ! 

    • Assumer sa place. Face à la violence de la culpabilité, "assumer sa place", c'est affirmer pleinement que , oui vous avez eu un impact majeur sur la vie de cette personne qui s'est suicidée, mais cet impact a des limites et, quoi que vous puissiez en dire, elles ne vous autorisent pas à vous poser comme responsable de sa mort. 
    - Vous n'êtes pas responsable du suicide de votre enfant.
    - Vous n'êtes pas responsable du suicide de votre conjoint.
    - Vous n'êtes pas responsable du suicide de votre parent.
    - Vous n'êtes pas responsable du suicide de votre frère ou de votre sœur.
    -  Vous n'êtes pas responsable du suicide de votre ami(e).
    - Vous n'êtes responsable du suicide d'aucun être humain.

    Si impliqué que vous vous sentiez dans la genèse de sa détresse, ce n'est pas vous qui avez accroché cette corde à la poutre, ce n'est pas vous qui lui avez fait prendre des médicaments, ce n'est pas vous qui avez appuyé sur la gâchette. Ce n'est pas vous !  

    Rien de votre valeur, rien de la profondeur de votre amour, rien de votre dignité fondamentale n'est ici remis en question. Quelque chose d'autre s'est passé ; quelque chose qui va au delà de ce que vous pouvez faire, au delà de votre contrôle, au de là de votre responsabilité. 

    Alors, si en dépit de tout, vous estimez devoir "payer" pour cette "faute" ; si, pour vous, il n'y a pas d'autre voie d'apaisement, alors oui, payez ! Mais payez en connaissance de cause, payez en étant le plus lucide sur les raisons qui vous poussent à agir ainsi et sur ce que vous cherchez à obtenir.

    Regardez droit dans les yeux la punition que vous vous imposez, à vous même et peut être également à vos proches et évaluez jusqu'à quand vous allez vous y soumettre. Toute une vie ? Pourquoi pas ... 
    Mais prenez conscience que ce choix n'appartient qu'à vous. Il serait faux d'y voir une fatalité ou un destin auquel vous ne pouvez échapper. Si la personne qui s'est suicidée était présente, jusqu'où accepterait-elle que vous alliez pour "payer" la "faute" de sa mort ? 

    Si vous estimez ne pas pouvoir faire autrement que de payer, payez avec sagesse et avec un minimum de respect pour vous même. Regardez cette exigence totalement illusoire de perfection que vous vous imposez en considérant que vous auriez dû tout voir, tout entendre, tout comprendre.
    Regardez la dureté avec laquelle vous vous traitez.
    Regardez la violence que vous vous infligez et demandez vous en quoi cette punition peut être bénéfique pour vous, pour autrui, ou pour la mémoire de la personne disparue.

    Et un jour, une fois que tout cela sera derrière vous, vous vous trouverez peut être un peu en paix ...

    LA COLÈRE 


    - Reconnaitre la colère 

    Quand nous parlons de colère dans ce chapitre, il faut comprendre ce terme dans un sens très large et inclure dans sa définition toutes les émotions qui contiennent une composante de colère, comme la rancœur, l'amertume, le ressentiment ...

    L'expression "aveuglé par la colère" souligne combien on n'en a
    parfois pas conscience, ce qui nous prive de la possibilité d'agir sur elle. Elle s'exprime en effet de multiples façons, avec plus ou moins d'intensité. En voici quelques manifestations caractéristiques : 
    - accès d'humeur explosifs,
    - agitation fébrile plus ou moins constante, impression d'être un peu "speed" ou sur les nerfs, le tout résultant en une désagréable tension intérieure,
    - vécu d'irritation/d'irritabilité face à des situations qu'on tolérait bien autrefois, 
    - impatience accrue : on réagit "au quart de tour", en étant moins enclin aux compromis ou à la négociation,
    - baisse du seuil de tolérance à la frustration,
    - tension accrue dans les rapports avec autrui, avec une tendance à prendre la mouche plus rapidement que d'habitude, à entrer en conflit pour un rien ; on se sent très facilement agressé par l'indifférence d'autrui, par son manque d'attention, ses "gaffes" ou son manque de tact,
    - impression que l'environnement - ou le monde en général - est devenu plus hostile ou plus agressif, 
    - manifestations physiques de stress : insomnie, céphalées, palpitations, hypertension artérielle, brûlures d'estomac, douleurs, fatigue ...

    • Une colère pas comme les autres. Considérez la situation sous cet angle : si quelqu'un tuait la personne à laquelle vous teniez le plus au monde, vous ressentiriez une profonde haine pour le meurtrier. Qu'en est-il alors quand celui qui meurt ... est celui qui tue, comme c'est le cas dans le suicide ? Que deviens alors la colère contre l'agresseur ? On se retrouve soudain en porte à faux vis à vis d'un ressenti complexe : je suis légitimement en colère car "quelqu'un" a tué la personne que j'aime, mais, agresseur et victime se confondant, je m'interdis - ou je me sens coupable - de l'éprouver car cela reviendrait à condamner l'objet même de mon amour et de ma souffrance.
    Ainsi, après le suicide, l'enjeu est de savoir quoi faire de cette colère qui se porte sur la personne même dont on pleure la disparition, que la colère soit, ou non, consciente. Cette problématique est une des composantes spécifiques du deuil après suicide. 

    - Les cibles de la colère

    La colère conduit immanquablement à rechercher une cible ou un responsable qui servirait d'exutoire à l'énorme quantité d'énergie psychique qu'elle génère.  On identifie ainsi trois cibles principales : 
    - la colère envers autrui,
    - la colère envers soi-même,
    - la colère envers la personne disparue.

    Autant les deux premières sont acceptables, autant la dernière pose problème. Elle dérange fondamentalement, au point qu'on tente parfois de la nier totalement : c'est une manière de l'évacuer de son champs de conscience. Il existe une autre façon de canaliser cette colère, c'est ce qu'on appelle la "projection". Ce mécanisme psychique inconscient permet de se débarrasser du malaise généré par la colère, en la projetant à l'extérieur de soi : autrui devient alors  le support privilégié ! 
    Et nous arrivons là à un sujet délicat : vous avez peut être toutes les raisons de penser qu'une ou plusieurs personnes ont activement contribué au suicide de votre proche. Néanmoins, il est important que vous compreniez qu'une partie de votre colère à leur égard est potentiellement une projection de votre  colère que vous nourrissez, consciemment ou non, à l'encontre de la personne disparue. Ces deux niveaux ne sont pas contradictoires. Savoir qu'ils peuvent coexister aide à faire la part des choses et permet d'aborder la colère avec un peu plus de distance et de lucidité. 
    Mais qu'on ne s'y trompe pas non plus : il est bien sûr tout à fait normal de chercher à ce que vérité et justice soient faites, s'il y a eu objectivement faute de la part d'un tiers. Néanmoins, la désignation d'un responsable du suicide de son proche doit aussi être envisagée en prenant en compte le mécanisme psychique de la projection comme moyen de court-circuiter la colère qu'on porte en soi. 

    • La colère envers autrui. Dans le cas du suicide, toute personne identifiée comme ayant participé, de près ou de loin, au mal-être du proche décédé se trouve dans la ligne de mire des proches en deuil. 
    * Les psys. Il n'est pas rare que le suicide ait été précédé de rencontres avec un ou plusieurs médecins ou thérapeutes. De nombreux traitements ont été tentés, parfois avec succès, parfois sans aucun effet. On a mis beaucoup d'attente dans de multiples hospitalisation en milieu psychiatrique, avec l'espoir de contenir la dépression grave, l'anorexie, la psychose, la toxicomanie. Avec l'amer constat que tout cela n'a servi  à rien.
    Il ne s'agit pas ici de dédouaner les "psys", qu'ils soient psychiatres, psychologues, psychothérapeutes, psychanalystes. Il y a des gens qui ont consulté des psys et qui  se sont suicidés, d'autres qui n'en ont pas consulté et qui se sont également suicidés. Il y a des personnes qui étaient gravement suicidaires autrefois et qui ne le sont plus aujourd'hui, du fait de l'aide efficace d'un psy. Néanmoins, c'est un fait : la psychiatrie est encore très limitée dans ce qu'elle peut proposer face à la souffrance. C'est un domaine où les avancées de la recherche ne sont pas aussi manifestes que dans d'autres spécialités. La compréhension du comportement humain est encore très partielle.
    Mais en fait, on se rend compte que, très souvent, ce ne sont pas les limites "techniques" des médecins qui suscitent le plus la colère des proches. C'est plutôt l'attitude des professionnels qu'ils rencontrent, avant et/ou après le suicide, qui joue un rôle déterminant.  Parfois c'est vrai, il y a réellement fuite, jugement, condamnation, négligence relationnelle incompétence de la part des professionnels et, c'est inacceptable. 
    La colère des proches se nourrit également de ce qui est perçu comme une non-vigilance des psys vis à vis de la menace suicidaire. On ne peut nier qu'on se heurte parfois à une tragique incompétence dans l'évaluation du risque suicidaire et, si c'est le cas, il est légitime d'entreprendre des démarches pour le vérifier et de prendre les mesures nécessaires.


    * Le conjoint. Pour les proches de la personne décédée, le conjoint survivant est une cible "évidente" : il partageait son intimité, il est donc impossible qu'il n'ait pas sa part de responsabilité dans son suicide ! Les proches s'arrogent donc le droit de le condamner et d'en faire l'objet de leur colère. Il arrive que les parents de la personne décédée s'engagent sur cette voie. Qu'il y ait ou non projection de leur propre culpabilité sur le partenaire de leur enfant, cette situation entretient une inutile souffrance pendant des années.
    Au lieu du soutien mutuel dont chacun a besoin, les proches de la personne décédée se déchirent et s'enlisent dans une escalade de reproches où chacun tient âprement ses positions.   

    * La condamnation mutuelle des parents en deuil. Le suicide d'un enfant inaugure un temps de crise dans le couple parental. Chaque parent se sent coupable et l'un ou l'autre peut avoir des choses à reprocher à son conjoint. Certains parents s'engagent dans une confrontation directe, quand d'autres restent silencieux : la colère n'éclate pas au grand jour, soit parce qu'elle n'est pas reconnue comme telle, soit parce qu'elle est ressentie comme trop menaçante pour l'intégrité du couple, si on lui laisse libre cours. On redoute de montrer à son conjoint l'intensité de sa colère et, en même temps, on craint d'être accusé, à son tour, si on énonce le moindre reproche. Alors que faire ?  Prendre le risque de nommer les choses ? ou décider de se taire, en espérant que ça "passera" tout seul ?

    La première option est certes difficile à mettre en œuvre : elle fragilise le couple car des paroles car des paroles dures peuvent être prononcées à cette occasion. Elle suppose une communication antérieure de qualité et une réelle volonté de cheminer dans le deuil, ensemble et solidaires, conscients que la survie du couple dépend d'une capacité mutuelle à entendre l'autre et à l'accueillir dans sa souffrance, même si on se sent agressé. Une aide extérieure peut s'avérer utile pour passer ce cap. Cependant, si difficile soit-il, le choix du dialogue est toujours préférable. Celui du silence ne résout rien : la rancœur persiste, même si, à court terme, on est dans l'illusion que tout se passe pour le mieux. On s'expose à voir la colère étouffée en soi s'exprimer par le biais d'un malaise diffus qui, au fil du temps, risque de miner la situation.

    * L'entourage. L'entourage professionnel est ici la cible privilégiée, même si, dans certaines situations, plus rares il est vrai, c'est l'entourage social ou amical qui est directement mis en cause par les proches en colère. Au niveau professionnel, le harcèlement moral sur le lieu de travail est le cas le plus fréquent.

    * La colère contre Dieu, le destin, le karma ... Il est impossible de parler de la colère envers autrui sans évoquer celle dirigée contre Dieu (quel que soit le nom qu'on lui donne). Elle n'est pas sans conséquences car elle porte dans son sillage toute une interrogation de fond sur ce que certains considèrent être la colonne vertébrale de leur existence. Ils se retrouvent face  à une remise en question radicale de leur système de croyance et se reconstruire à ce niveau représente un enjeu majeur au cours de leur deuil ... 

    Le deuil est aussi un processus spirituel. Cette dimension de notre être n'échappe pas à cette emprise : certains quittent leur tradition d'origine pour en embrasser une autre, d'autres renoncent à toute implication religieuse et s'orientent davantage vers une dimension spirituelle, ou bien se coupent de tout, quand d'autres encore se découvrent une fibre religieuse qu'ils n'avaient jamais soupçonnée jusque là. 

    La colère contre Dieu ou le destin peut alors se transformer en une force positive qui invite à reconsidérer ce qu'on croyait acquis depuis toujours : il y a ce qu'on laisse derrière soi, ce qu'on garde du passé, ce qu'on acquiert dans le présent et qui fait sens aujourd'hui pour soi.

    * La colère sans support. Le suicide est une agression et celle-ci génère, presque automatiquement, de la violence en retour, comme une riposte, une légitime défense face à l'attaque dont on est l'objet. Elle peut rester "flottante" à l'intérieur de soi, sans support tangible : on se sent alors irrité, à vif, prêt à tirer sur tout ce qui se passe. Ce ressenti est normal, même s'il est pénible à vivre au quotidien. Tout devient prétexte : l'indifférence d'autrui face à une souffrance qu'il ne peut pas comprendre ; la nécessité de faire "bonne figure" en société parce qu'on a dépassé le temps ou l'expression ouverte de la souffrance était acceptée ou tolérée ; le bonheur, insouciant et quasi insultant, de tous les autres gens, alors que soi-même on arrive à peine à mettre un pied devant l'autre. Et même si autrui fait preuve de bienveillance, certains ne peuvent pas s'empêcher d'être en colère contre leurs propres amis parce qu'ils sont tout simplement impuissants à apaiser leur peine.

    * La colère envers soi-même. Colère et culpabilité occupent souvent le même territoire intérieur : elles renvoient aux mêmes situations, ce n'est que le mode d'expression qui diffère. 
    En effet, une colère dirigée contre soi-même se nourrit de souvenirs
    où on reconnait rétrospectivement les indices "évidents" qui auraient dû donner l'alarme. On se reproche avec violence ce manque d'attention ou de vigilance. Certains proches s'accusent d'égocentrisme, se condamnant d'avoir d'avoir été trop focalisés sur l'autre. Ils ne décolèrent pas au souvenir de leurs multiples "défaillances" et se persuadent que, s'ils les avaient palliées, cela aurait pu faire la différence. On retrouve ainsi, dans la colère contre soi, beaucoup de ce qui a été dit sur la culpabilité. 
    Le point important à souligner ici est qu'une colère continue contre soi-même "use" psychologiquement et ce d'autant plus qu'on ne l'identifie pas comme telle. On sait en effet qu'une colère sourde, insidieuse, non reconnue et qui se retourne contre silencieusement contre soi est d'une toxicité telle qu'elle est capable d'induire une véritable dépression. C'est pour cette raison qu'il est si important de l'identifier, afin de se donner les moyens de l'exprimer plus ouvertement.

    * La colère envers le défunt. La colère ressentie contre le défunt est très souvent niée ou mise à distance. Pour certains, cette question est presque taboue : on ne peut pas, on ne doit pas être en colère contre cette personne qui a tant souffert. Néanmoins, le chemin du deuil passe par la confrontation à toutes les émotions et, si cette colère est présente, elle doit être, elle aussi, prise en compte et accueillie. 

    N'ayez pas peur de cette colère : elle ne remet pas en question l'amour que vous portez à la personne disparue. Colère et amour ne sont pas incompatibles ! Si par exemple, vous êtes un parent en deuil, il serait étonnant que vous ne vous soyez jamais mis en colère contre votre enfant ! Quand cela s'est passé, ça ne voulait pas dire que vous aviez cessé de l'aimer : vous étiez simplement dans votre rôle de parent. 

    Ainsi, si vous vous autorisiez la colère de son vivant, autorisez vous la également aujourd'hui même si cette personne est décédée. En agissant ainsi, vous ne serez que dans la continuité de votre relation et c'est cette liberté intérieure et cette fluidité à vous confronter à vos émotions qui vont vous aider à cheminer dans votre deuil.

                 - Le rejet, l'abandon. ça fait mal de penser que quelqu'un qu'on aime a pu agir d'une façon qui fait si peu de cas de soi. On se sent rejeté, abandonné. On a beau se dire qu'il était dans une grande détresse et que plus rien d'autre n'existait à ses yeux, il n'empêche que le sentiment d'abandon est bel et bien là. La compréhension intellectuelle de la douleur qui le submergeait ne parvient pas toujours à court-circuiter l'amertume d'avoir été aussi radicalement ignoré. 
    En se suicidant, la personne contraint son entourage à vivre quelque chose qu'il ne souhaitait pas. Les proches se retrouvent devant le fait accompli ; c'est sans appel et d'un grande violence. On comprend qu'une partie du chemin du deuil va consister à se réapproprier un sentiment de dignité fondamentale où le départ de l'autre ne remet plus en question la valeur intrinsèque qu'on s'accorde. 

                - La remise en question de sa propre valeur. Certains proches en deuil reçoivent le geste de la personne disparue comme un échec. Beaucoup en viennent à douter de la qualité de leur amour puisque, disent-ils, il n'a pas su retenir l'être aimé à la vie. Ce douloureux constat mine l'estime de soi et les proches peuvent en vouloir à la personne décédée de les contraindre à soulever en eux un tel questionnement.
    Le ressentiment peut également provenir du fait qu'ils se sentent injustement accusés par la personne décédée ("tu n'as pas fait assez pour moi") alors que beaucoup savent que c'est faux.  Enfin, le suicide rendant "publique" cette supposée défaillance de leur part, ils peuvent aussi lui en vouloir de les désigner aux yeux d'autrui, comme des gens incapables de répondre à la souffrance d'un autre être humain. C'est un cruel désaveu qu'ils ne pensent pas mériter. 


                    - La remise en question du passé. Plus largement, le suicide conduit certains proches à remettre en question tout ce qu'ils ont vécu avec la personne décédée. Certains souffrent de voir le passé entaché à tout jamais par l'acte suicidaire et ils en éprouvent de la tristesse ou du ressentiment. Le souvenir des bons moments est souillé car ils perdent leur sens au regard du suicide. L'idée que le mal-être qui a conduit à la mort était peut être déjà présent à l'époque biaise ou invalide la perception du bonheur vécu autrefois.  

                         - Un héritage de souffrance. Le suicide entraine une perte de repères pour les proches. Il constitue parfois une véritable remise en question de leur système de valeurs et de leur représentation du monde. Le suicide introduit le précaire, l'aléatoire, l’imprédictibilité dans ce qu'ils croyaient autrefois être stable et sous contrôle. Maintenant, tout peut arriver : des certitudes s'effondrent, et l'on doit vivre avec cette inquiétude de fond qui nous maintient sur le qui-vive, comme si le pire pouvait encore arriver. On peut comprendre que les proches en veulent à la personne décédée d'avoir autant ébranlé leur vision du monde. Ils ont intuitivement conscience de l'effort supplémentaire qu'il va leur être demandé au cours du deuil afin de restaurer les bases de leur sentiment de sécurité. 

    * La colère chez l'enfant en deuil. Quand on parle du suicide d'un enfant au sein d'une famille, qu'en est-il des autres membres de la fratrie ? Comment sont-ils pris en compte ? En fait, bien peu d'études parlent d'eux et c'est presque comme s'ils étaient considérés comme des endeuillés de seconde zone.  Ce n'est pourtant pas évident d'être le frère ou la sœur de quelqu'un qui se suicide : on a partagé avec cette personne une partie de son histoire, avec plus ou moins d'intimité, engrangeant en soi des souvenirs ou des secrets dont on était le seul dépositaire. Ce statut particulier conduit parfois à recevoir des confidences sur la détresse qui allait mener le frère ou la sœur au suicide. Si c'est le cas, une fois l'acte accompli, l'enfant ou l'ado se sent profondément coupable devant un drame qu'il a vu venir, sans pouvoir ou oser en parler à ses parents.

    Parallèlement à la culpabilité, il n'est pas rare de rencontrer de la colère chez l'enfant en deuil d'un frère ou d'une sœur : colère que la famille soit plongée dans une telle souffrance ; colère parce que son geste dépouille le foyer de sa paix et de sa sécurité ; colère aussi de se sentir négligé par les parents parce que, depuis son suicide, l'enfant décédé capte massivement leur attention. L'idée "qu'il vaut mieux être mort dans cette famille pour exister aux yeux des parents" n'est pas très loin dans l'esprit de certains et cela en pousse à manifester leur propre détresse par le biais d'échecs scolaires, de fugues ou, plus directement, par d'authentiques tentatives de suicide visant à se réapproprier l'attention des parents. 
    Une autre situation particulièrement difficile à vivre pour les frères et sœurs est celle où les parents commencent à idéaliser l'enfant suicidé. Il se trouve paré de toutes les qualités, quand eux mêmes - qui sont vivants et donc faillibles - ne peuvent inévitablement que "décevoir" les parents ; la lutte est inégale car la comparaison avec l'enfant mort est tout simplement intenable ; ils ne peuvent pas être à la hauteur de ce frère idéalisé et oscillent, ambivalents et mal à l'aise, entre colère et culpabilité. 
    Il est également important de souligner qu'ils ne rencontrent pas que la colère au cours de leur deuil. Il y a notamment une dimension particulière de tristesse. Celle-ci renvoie à tout ce qui ne sera pas, à cet avenir qu'on ne partagera pas. 


    - Faire avec la colère
    • Entre colère et culpabilité. Colère et culpabilité vont souvent
      de pair. Si la colère envers les proches ou envers soi-même reste encore "gérable", celle qui se porte sur la personne disparue est bien souvent tue, ignorée, étouffée en soi, réduite au silence sous le joug de la culpabilité. Or, la confrontation de la colère, quelle qu'elle soit, est une étape importante du processus de cicatrisation intérieure. On peut même affirmer que la juste expression de la colère (c'est à dire sans passage à l'acte, ni débordements nuisibles à soi-même ou à autrui) est une bonne indication du processus qui avance. Cette expression passe par la mise en mots des émotions qui agitent le cœur et l'esprit ; elle montre que les faits ne sont plus niés : on s'autorise enfin à les confronter directement. Cette démarche a des répercussions positives : les proches en deuil voient très souvent leur dépression s'alléger quand ils parviennent à exprimer ouvertement leur sentiment de colère.
    •  Qu'elle place pour le pardon ? Le suicide fait blessure et, en cela le suicide fait offense. Or nommer l'offense est une façon de pacifier la colère qui découle de la violence faite à ceux qui restent. Cette démarche donne accès au pardon, dimension essentielle dans le processus d'apaisement de l'esprit. Nous nous donnons pour objectif de nous pardonner à nous-mêmes et de pardonner à l'autre de nous avoir projetés dans une telle épreuve. 
    "Le pardon est une parole qui rompt le silence écrit Olivier Abel dans LE PARDON. La parole qui demande ou qui donne le pardon n'est pas une parole d'effacement, mais au contraire une parole qui rompt avec (...) le refoulement des plaintes ; une parole qui fait mémoire, pour libérer du passé (...). Après le suicide, il apparait, pour les proches, la difficulté à se pardonner à eux-mêmes, l'absence de l'autre interdisant la formulation d'un éventuel tort (celui de ne pas avoir pu - ou su - aider), et transformant celui-ci en une dette infinie."
    La difficulté vient aussi du fait qu'accorder à l'autre son pardon suppose qu'on accepte de reconnaitre que ce dernier nous a fait offense. C'est la première étape et elle est capitale. En effet, quand je reconnais que la personne qui s'est suicidée m'a blessé par son geste d'une façon si brutale, je reconnais à la fois sa souffrance et la mienne propre. En lui accordant mon pardon, je dis ma douleur ; je la rends légitime ; je sors de la culpabilité qui m'empêche de dire ma colère face à quelqu'un qui a tant souffert

    La quête du "pourquoi" aide à comprendre et "comprendre" peut mener au pardon. Cela nous conduit à la notion que, même s'il y a offense de la part de la personne suicidée, il n'y a pas d'intention d'offense de sa part. C'est la base du pardon de l'autre. Et si on appliquait ce résonnement à soi-même ? Si, du fond de mon cœur, je pardonne à l'autre car je sais qu'il n'a jamais eu l'intention de m'offenser (il ne cherchait finalement qu'à mettre un terme à sa souffrance), ne pourrais-je pas me pardonner à moi-même sur ces mêmes bases ?  Je n'ai jamais eu l'intention de ne pas l'aider, de le laisser dans son mal-être, de le négliger, de lui faire du mal ! Oui, il se peut que je ne l'ai pas aidé et que je l'aie laissé dans sa détresse, mais cela n'a jamais été intentionnel de ma part ... Alors, ne puis-je donc pas m'accorder un véritable pardon pour ces "fautes" dont je m'accuse avec tant de violence ? Le pardon ne pourrait-il pas devenir pour moi une alternative à la punition ? Sachez que oui, cela est possible. Mais qu'on ne s'y trompe pas : le pardon est une démarche en profondeur ; il reste le chemin de toute une vie. Ce n'est pas quelque chose d'acquis à tout jamais.



    LA PHASE DE DESTRUCTURATION
    (la perte de repères)



    Les semaines font suite aux mois, les mois aux années. D'instant en instant, on chercher où trouver un peu de paix. On cherche et on s'épuise, car aucune réponse n'est satisfaisante, aucune ne tient ses promesses et, même si on connait parfois des jours de ciel bleu, rien ne semble pouvoir alléger durablement cette pesanteur qui persiste en soi.
    La vie a repris son cours, du moins celle des autres car on a la douloureuse impression d'avoir été laissé sur le bas-côté. 
    Ce climat intérieur est caractéristique de la troisième phase du deuil qu'on appelle "phase de déstructuration". "Destructuration", le mot est clair : il évoque la perte de repères, la disparition de ce qui autrefois donnait cadre et cohérence, il parle de la nécessité de continuer à avancer, alors même qu'on se sent sans structure, sans contenant. 
    En contraste, la phase initiale de fuite/recherche était, à cet égard, mieux délimitée : les pensées se focalisaient sur les raisons du suicide, éventuellement sur la recherche de coresponsables, la souffrance était d'une telle intensité qu'il était difficile de se concentrer sur autre chose. Beaucoup d'énergie était alors mobilisée dans une seule et unique direction. Aujourd'hui, après plusieurs mois où on espérait que la vie pouvait redevenir "comme avant", on constate que les réserves sont à sec ; on se sent vide, creux, sans ressort, sans aucune perspective.  
    Annie Veitch
    On se sent surtout profondément seul, comme si c'était seulement maintenant qu'on prenait la pleine mesure de l’absence. Au plus profond de soi, on sait dorénavant que cette personne qu'on a perdue ne reviendra plus jamais et la conscience de cette irréversibilité s'impose en force. En même temps, la douleur prend une autre tonalité : elle devient plus sourde, plus cachée, plus intime, alors qu'extérieurement on apprend progressivement à se montrer plus présent, plus en lien avec les autres, mais sans se leurrer soi-même sur la réalité du visage social qu'on présente à tous. 
    Il est essentiel de connaitre cette phase ; cela permet de ne pas se laisser surprendre quand elle commence à se manifester.  Elle vient en effet à l'encontre de l'idée "qu'avec le temps, ça ira mieux". On constate que c'est tout le contraire qui se passe ! Pendant les premiers mois de la phase fuite/recherche, on faisait tout pour préserver le lien avec la personne disparue, mais au fil du temps, on se rend compte de l'irréversibilité de son absence et ce constat est un véritable choc ! On a l'impression de s'enfoncer, alors qu'on pensait que le plus difficile était derrière soi ! Or la vérité est que non, ça ne va pas aller mieux avec le temps qui passe - du moins pour le moment : la phase de destructuration semble en effet être un retour en arrière où on a l'impression de souffrir encore plus qu'au début ! Il ne faut pas s'inquiéter néanmoins : c'est l'évolution normale du processus de deuil qui, rappelons-le, ne suis pas une logique linéaire. 

    - Le vécu dépressif

    Le ressenti dépressif est le cœur de la souffrance de cette troisième phase de deuil. C'est même le temps le plus difficile de tout le chemin de deuil. Ce temps dépressif donne vraiment l'impression que la vie a, à tout jamais, perdu sa saveur et qu'il n'y a plus qu'à se trainer ainsi d'années en années. 

    A ce moment là du deuil, il parait impossible d'imaginer qu'on puisse, un jour, sortir de cet état. Et pourtant, on va y parvenir ; il faut s'ancrer dans cette conviction, même si tout tend en soi, à prouver le contraire. Des milliers de personnes ont traversé cette même épreuve et ils sont là pour témoigner qu'on ne reste pas dans cette souffrance là. N'oubliez jamais que le deuil est un processus évolutif, ce n'est pas un état fixe et immuable, même si on a l'impression qu'il en sera toujours ainsi. 
    Ce qui est essentiel à comprendre, c'est que aussi douloureux soit-il, ce vécu dépressif signe le déroulement normal et naturel du deuil. 

    • Vécu dépressif et dépression clinique. Une distinction importante s'impose néanmoins ; "un vécu dépressif au cours du deuil ne signifie pas pour autant "dépression clinique", cette dernière étant une complication du processus normal. La différence entre les deux est souvent difficile à établir car "vécu dépressif" et "dépression" s'inscrivent dans un même continuum psychique et cette confusion est à l'origine de prescriptions médicamenteuses la plupart du temps inappropriées. 
    La présence d'un vécu dépressif (et à fortiori d'une dépression) pose la question des médicaments. Bon nombre de personnes en deuil se voient prescrire un traitement antidépresseur à ce stade du deuil. Qu'en est-il de la pertinence d'une telle prescription ? 
    Il n'y a pas de réponses univoque à la question "Quand prendre un antidépresseur ?" car chaque situation est unique.
    Dans tous les cas, le médecin prescripteur doit faire preuve de bon sens. Il doit procéder à une analyse de la situation dans sa globalité : les circonstances du décès, les antécédents de dépression, la qualité du réseau de soutien de la personne en deuil ... La prescription systématique de médicaments ne se justifie pas dans le cas d'un deuil non compliqué par une dépression clinique.

    Il existe peu de données sur l'effet des antidépresseurs au cours du deuil. Certains affirment qu'ils ralentissent le processus, voire l'inhibent, mais qu'il réapparait de plus belle à leur arrêt. Il est connu néanmoins que certaines personnes en deuil sous antidépresseur décrivent des difficultés à vivre pleinement les émotions du deuil : "Je n'arrive pas à pleurer alors que je sens que ça me ferait du bien. Je me sens loin de ma peine et je ne parviens pas à l'approcher !" Dans ce cas et face à un tel émoussement des émotions naturelles du deuil, l'antidépresseur peut être un obstacle plutôt qu'une aide. 

    Il est évident que l'antidépresseur aura un effet positif sur le vécu dépressif d'une personne en deuil (puisque le vécu dépressif et la dépression ont des territoires communs). Cependant, le danger est de trop médicaliser un processus qui n'a pas en soi besoin de l'être. Ce qui est à proscrire, c'est la prescription systématique d'un antidépresseur dès les premiers temps du deuil (lors des obsèques par exemple), quand, à la rigueur, un anxiolytique serait plus indiqué. La difficulté, pour le médecin, est qu'une fois l'antidépresseur prescrit, le patient refusera souvent de l'arrêter car il redoutera d'être submergé par la douleur. Cela risque de l'amener à reconduire inutilement une prescription pendant des années, alors même qu'elle n'était pas justifiée initialement.

    Il ne faut pas tomber non plus dans l'autre extrême qui serait de refuser tout antidépresseur à une personne en souffrance parce qu'elle ne présente pas tous les critères d'une dépression clinique ! 
    Dans tous les cas, s'il y a prescription de médicament, cela doit se faire obligatoirement dans le cadre d'une approche "stratégique" qui intègre la prescription dans une démarche globale de prise en charge du deuil.  

    La première composante de cette approche est l'accueil de la parole, l'écoute attentive et répétée de ce cœur qui a mal. C'est accorder son plein espace au travail de deuil et à l'expression des émotions qui en sont la trame. Si l'antidépresseur rend possible ou accompagne cette verbalisation de la peine, alors il remplit sa fonction ; il est un outil dans la panoplie des aides disponibles pour les personnes en deuil, sans devenir une fin en soi.


    - La tentation suicidaire Est-il vrai que les proches en deuil d'une personne suicidée ont plus de risques de se suicider eux mêmes ? Les études semblent affirmer que oui. Cependant, il faut être prudent avec les mots : "risque potentiel" ne signifie pas "destin inéluctable". 

    En effet, s'il y a passage à l'acte suicidaire après le décès d'un proche, le suicide initial ne peut être qu'un élément de la dynamique suicidaire, même s'il est déterminant. Nous savons combien le processus suicidaire est complexe : il ne peut en aucune façon, se réduire à un seul paramètre.
    Il est important ici d'inclure dans notre réflexion ce qu'on nomme "les équivalents suicidaires" : sans être d'authentiques tentatives de suicide, ces comportements n'en ont pas moins le même sens. Il s'agit de toutes les attitudes dites "à risque" où l'on se met en danger, à quelque niveau que ce soit : physiquement, psychologiquement, socialement, professionnellement ... Il s'agit d'un désir inconscient de "lâcher la rampe", d'en finir au plus vite afin de mettre un terme à une vie qui a perdu son sens et sa valeur. Elles ont le même sens que les véritables tentatives de suicide. 

    • Comprendre le risque suicidaire  
                     * Arrêter la souffrance : C'est la première  - et souvent l'unique - motivation. La mort est perçue comme le seul moyen de mettre fin à la souffrance. On comprend alors ce qui a conduit au suicide la personne qu'on aimait : on vie aujourd'hui la même détresse ; on se sent animé par la même détermination ...
                      * "La goutte d'eau qui fait déborder le vase" Une autre hypothèse est que le suicide de la personne aimée est, en fait, "la goutte d'eau qui fait déborder le vase" car il survient dans un contexte familial ou personnel déjà en crise au moment du suicide : il achève de déstabiliser un équilibre intérieur rendu déjà très précaire soit par la maladie (physique ou mentale), soit par un deuil antérieur, soit encore par de graves conflits relationnels. Le suicide initial et la douleur qui en découle ne sont alors que l'étincelle qui met le feu aux poudres, au point que certains proches en deuil prennent la voie de l'autodestruction.
                       * Retrouver la personne disparue Les premiers temps du deuil se caractérisent par le désir irrépressible de préserver le lien avec la personne disparue. Tout est bon pour atteindre cet objectif : porter ses vêtements, couvrir de ses photos tous les murs de la maison, ne rien toucher dans sa chambre et préserver ainsi sa présence, parler d'elle encore et encore. 
    Cette logique poussée à l'extrême : il peut paraitre sensé à la personne en deuil de restaurer le lien en empruntant, à son tour, la voie du suicide. Cela peut aller jusqu'à une véritable identification au défunt, en faisant sien son propre destin. Ce désir de proximité par la reproduction du geste renvoie aussi au besoin de comprendre ce qui s'est passé : en s'engageant dans une même démarche suicidaire (voire en utilisant des moyens similaires), elle est au plus proche de ce qu'il a vécu. En même temps, elle se donne peut être ainsi la possibilité de comprendre intimement ce qui s'est passé en lui quand il est passé à l'acte. Le besoin fondamental qui s'exprime ici est de retrouver la personne décédée, afin de lui parler, de lui donner son amour, de recevoir son pardon ou au contraire de le lui accorder ; par cette ultime réunification avec le proche décédé, on nourrit l'espoir de comprendre le véritable "pourquoi" de cette tragédie et d'apaiser enfin ces questions sans réponses. 
    Il faut être très prudent avec soi-même si on se sent entrainé dans une telle direction. Incidemment, le désir suicidaire étant souvent réel, il est sage de ne pas avoir à proximité de soi un moyen de passer à l'acte impulsivement. 

    - La dynamique de la phase de déstructuration  Au regard de ce qui précède, vous pourriez avoir l'impression que la phase de déstructuration n'est que dépressive. C'est faux bien sûr : nous avons abordé la culpabilité et la colère dans des chapitres séparés mais on les retrouve également au cours de cette troisième étape du deuil. Elles contribuent d'ailleurs fortement au vécu dépressif. 

    Il serait tout aussi erroné de croire que cette phase n'est que souffrance : elle est également ponctuée de temps de répit où la douleur se fait moins vive. Le ressenti intérieur évolue en fonction de certaines dates du calendrier qui, chaque année depuis le décès, prennent un sens et une coloration particulière : les vacances, les fêtes de fin d'année, les anniversaires ... chaque date étant susceptible de réactiver des souvenirs douloureux.

    Le deuil évolue en effet par oscillations successives. Ces "vagues" très rapprochées dans les premiers temps du deuil ont tendance à devenir plus amples au fil du temps. Si on intègre cette donnée, on parvient à mieux amortir les moments de plus grande douleur car on sait que c'est dans la logique du processus et qu'ils ne durent pas. Mais attention, ce qui est vrai pour la souffrance l'est aussi pour les moments de répit, eux non plus ne durent pas.  
    Quand on va mieux, il faut "capitaliser" ce temps d'apaisement, en en jouissant du mieux possible ; quand on val mal, il faut s'ancrer dans l'idée que ce temps de souffrance est transitoire, comme tout le reste du processus ...

    La durée et l'intensité de la phase de déstructuration sont très variables d'un individu à l'autre, mais on peut dire qu'elle se chiffre de toutes façons en années. Très progressivement, les instants de paix et d'ouverture prennent le pas sur les instants de profonde détresse, jusqu'à ce que le rapport s'inverse et que finalement prédominent les moments de reconstruction intérieure. 



    LA RELATION AVEC AUTRUI 

     Le deuil est un voyage intérieur qu'on ne peut dissocier du regard d'autrui. Qu'on le veuille ou non, ce regard participe à la façon de vivre la peine, même si on se dit affranchi de ce que les gens pensent.
    Quand le suicide survient, le regard d'autrui se charge d'une pesanteur qu'on aurait voulu éviter. On peut voir là l'héritage du passé : pendant de nombreux siècles, en effet, le suicide fut punit par la loi. Les personnes qui tentaient d'attenter à leurs jours étaient traduites en justice, encourant des peines d'emprisonnement ou des châtiments corporels. S'il y avait bel et bien suicide, le défunt était excommunié de façon posthume et privé de sépulture religieuse. Ses proches subissaient également les conséquences de son acte : ils se voyaient dépossédés des biens du défunt et devaient subir le joug de la stigmatisation sociale.
    Les mentalités ont changé et il est vrai qu'aujourd'hui l'impact du suicide sur la famille en deuil n'est plus aussi lourd socialement, mais un certain niveau de réprobation sociale persiste dans l'inconscient collectif. Ces "reliquats" peuvent influencer le vécu intérieur. 

    - Quand la relation à autrui fait mal Le constat quasi général des personnes en deuil après un suicide est unanime : l'attitude d'autrui à leur égard change, irrémédiablement, pour le meilleur ou pour le pire
    Le pire, c'est de lire la crainte, la peur ou encore l'évitement dans les yeux de ceux qu'on rencontre. Rien n'est dit, mais c'est tout comme.
    Même, si la plupart du temps, c'est de la gêne qui préside à ces réactions d'évitement, il n'empêche qu'elles sont d'une violence telle qu'il est difficile de les "amortir" sereinement. De fait, privés de repères sociaux sur la façon de se comporter vis à vis de quelqu'un d'endeuillé par le suicide, les gens se sentent démunis et certains prennent le parti de la fuite. Parfois, une certaine malveillance malheureusement s'installe et, par ouï-dire, on en reçoit l'écho détourné : il est pénible, par exemple, d'apprendre, au détour d'une conversation, que telle ou telle personne considère qu'on "porte la poisse" et préfère en conséquence nous maintenir à distance. Le choc est dur à encaisser.
    Sans tomber dans ce travers et même s'il est clair qu'autrui n'est pas fondamentalement animé de mauvaises intentions, il n'est pas rare que certains amis ou proches soient fondamentalement ... maladroits ! 
    Une autre caractéristique de ce deuil est qu'il est en effet étonnant de constater que le suicide semble autoriser autrui à poser des questions ou à faire des commentaires qu'il ne se permettrait pas dans d'autres circonstances. 
    A un degré supérieur, des paroles "malheureuses" deviennent insupportables quand elles se colorent de jugements de valeur sur l'acte lui-même ou sur la personne décédée : "Il n'a pas pensé à toi !" "Quel malheur ton fils t'a gâché ta vie !" "Ma pauvre chérie, mais qu'as-tu fait pour mériter cela ?" "Heureusement que tu as d'autres enfants !" On n'a pas besoin d'entendre de telles paroles. Certes, il existe le désir de "secouer" la personne en deuil, dans l'espoir de la faire réagir positivement mais le résultat n'est pas du tout celui escompté ! Ces commentaires et attitudes d'autrui trouvent chez la personne endeuillée un écho particulier et ce d'autant plus que la culpabilité effectue déjà son travail de sape.

    - J'ai honte La honte peut faire partie du processus de deuil après un suicide. Tout comme la colère ou la culpabilité, elle n'est bien sûr pas obligatoire et nombreux sont ceux qui  ne l'éprouveront jamais ; mais, si c'est le cas, elle constitue un fardeau supplémentaire et un point d'ancrage significatif à la douleur du deuil.
    La honte a la même racine étymologique que "honnir" : vouer quelqu'un à la honte publique, à la désapprobation générale. Le sentiment de honte émerge quand on montre à autrui une image de soi dégradée et dévaloriser par rapport à celle qu'on voudrait donner. La honte est donc en lien direct avec l'image de soi et la façon dont on pense être perçu par autrui. Elle résulte de la conviction d'être vu par autrui de façon négative. On a alors qu'une envie : se cacher ! Alors que la culpabilité renvoie à une "faute" qu'on aurait commise, mais qui n'engloberait pas nécessairement la totalité de sa personne, la honte va plus loin : elle remet profondément en question la personne dans son ensemble. A cet égard, la honte est psychiquement plus nocive que la culpabilité.

    • Les dangers de la projection
    Parfois, il n'y a pas d'ambiguïté : on est très directement la cible du jugement d'autrui ; la condamnation est explicite. 
    Liam Dickinson
    Dans d'autres circonstances, en revanche, c'est beaucoup moins clair : on se sent jugé, mais rien ne dit qu'on l'est véritablement. C'est là où le mécanisme psychique  de la projection entre à nouveau en jeu. Rappelez-vous : la projection, c'est "penser à la place des autres", en leur attribuant des pensées qu'ils n'ont pas, tout en étant convaincu qu'ils ont effectivement les pensées qu'on leur prête (dans le cas présent, on attribue à autrui des pensées emprunte de critiques ou de jugement). Or ce n'est pas le regard des autres qui est en soi porteur de honte, c'est la coloration, ou le sens qu'on donne à ce regard qui fait qu'on éprouve, ou pas, de la honte. Ce dont nous ne nous rendons pas compte, c'est que, très souvent, c'est nous mêmes qui nous condamnons inconsciemment ! Et c'est cette image négative de nous-mêmes que nous projetons sur autrui.
    L'exemple suivant illustre cette dynamique : "Voici une mère dont le premier enfant s'est suicidé. Au fil du temps, elle constate que les autres parents lui confient de moins en moins leurs propres enfants pour venir jouer le mercredi avec sa petite dernière. Persuadée elle-même qu'elle a été une mauvaise mère parce que sa fille aînée s'est suicidée (point de départ inconscient de sa projection), elle en vient à la conclusion (erronée) que les autres parents la considèrent comme incapable de prendre soin d'un enfant puisque sa propre fille s'est tuée ! Elle en éprouve en silence, honte et colère.
    Des mois plus tard, un parent lui confie qu'après le décès de l'enfant, il n'osait plus lui envoyer sa propre fille, de crainte que sa présence ne réactive chez elle, la douleur d'avoir perdu un enfant.
    Un autre parent lui explique qu'elle ne voulait pas être intrusive en lui imposant la charge de trop d'enfants : "je pensais que tu avais besoin de calme et de solitude, mais que tu n'osais pas nous le dire !"
    Cette mère ne se trompait pas quand elle constatait que les autres parents ne lui confiaient plus leurs enfants, mais c'est son interprétation qui était fausse : au bout du compte, personne ne la condamnait, si ce n'est elle-même ! Ne remettant pas en cause l'impertinence de son interprétation, cette maman était convaincue que les autres l'excluaient alors qu'ils essayaient seulement de la préserver ! 

    • Les "cognitions négatives"
     Ainsi, le vécu de la honte se nourrit de lui-même et tend à conforter le regard négatif qu'on porte sur soi après le suicide. Il en découle l'élaboration plus ou moins inconsciente de ce qu'on appelle des "cognitions négatives". Ce sont des pensées ou des jugements très négatifs sur soi-même qui ont le fâcheux pouvoir d'influencer les comportements et attitudes de la personne en deuil. C'est là, la "toxicité" psychique de ces cognitions négatives : n'étant pas remises en question (car elles sont considérées comme des "vérités"), elles conditionnent, de manière péjorative, les interactions avec autrui.
    Comme pour la colère et la culpabilité, c'est en identifiant les cognitions négatives qu'on parvient à remettre en question leur pertinence  et leur influence sur soi. Quand elles deviennent plus conscientes, on peut activement travailler à en réduire l'impact négatif dans sa vie de tous les jours. 


    "Mon proche était fragile psychologiquement, je suis donc moi-même fragile".  L'idée que seules les personnes "folles" ou instables psychologiquement se suicident peut insidieusement induire, en soi, la notion qu'on est soi-même potentiellement fragile. On redoute qu'autrui pense de même. 


    Pour contrecarrer cette impression, certains s'imposent à eux-mêmes de prouver aux autres qu'ils sont au-delà de tous soupçons. Il en découle le désir obsédant de se montrer à autrui "hypernormal" ou "hyperconforme", tant ils se trouvent hantés par la peur du moindre faux pas qui objectiverait leurs "failles". Voulant à tout prix se démarquer du proche suicidé, ils se placent eux mêmes sous une bien trop stricte surveillance, au risque de s'interdire toute spontanéité.


    "Il y a une tare dans la famille" Dans la suite de la cognition négative précédente, c'est la totalité du cercle familial qui est là perçu négativement : "Nous sommes défaillants ; notre famille est marquée au fer rouge". Pour certains proches, le suicide est vécu comme une humiliation qui jette la disgrâce et le déshonneur sur toute la famille. 

    "Je manque de jugement et de discernement. Je ne suis pas quelqu'un de fiable" On est là en train de se dire qu'on n'est pas fiable et qu'il n'est peut être pas prudent de se faire confiance ou qu'autrui nous fasse confiance. On interroge la pertinence de ses choix : comment ai-je pu me tromper de façon si flagrante dans mon choix de partenaire ? Si je suis capable d'un si piètre discernement, quelle image de moi cela véhicule-t-il à autrui ? De là, jaillit la crainte et/ou la honte d'être perçu comme quelqu'un dont le jugement ou l'intelligence font question. 

    Par ailleurs, l'estime de soi est directement affectée quand on se
    désigne comme "inconséquent", "futile" ou "tête en l'air", certains même n'hésitant pas à se qualifier de "dangereux" , dans le sens où ils se reprochent d'avoir été incapables d'intervenir, alors qu'une tragédie s'élaborait sous leurs yeux. On mesure alors combien une telle cognition négative est capable d'ouvrir la porte à une préjudiciable dévalorisation de soi. 

    "Je suis à tout jamais différent des autres". La honte peut aussi venir du seul sentiment de ne plus être "comme les autres". Se sentir différent peut conduire à l'autoexclusion, la honte murmurant sournoisement à l'oreille qu'on ne mérite pas l'aide d'autrui : le retrait est l'un des risques d'une telle cognition. C'est précisément cette mise à distance des autres qui est préoccupante car, ce faisant, on se coupe de son réseau de soutien : on ne donne pas signe de vie, on ne répond plus aux messages téléphoniques et, en conséquence, les proches appellent de moins en moins, ce qui peut être paradoxalement vécu comme de l'abandon, alors qu'on est soi-même à l'origine de la désaffection. Si on n'y prend pas garde, on crée soi-même les conditions qui font obstacles à l'aide dont on a pourtant tellement besoin. 


    • Faire face à la honte 

    La honte se nourrit du secret et de tout ce que l'on veut cacher. Une façon de juguler ce sentiment de honte ne serait-elle pas de sortir du silence et de parvenir à nommer explicitement le suicide ?
    La mort propulse l'intimité des proches sur la voie publique, aux yeux de tous, et il est légitime de souhaiter préserver cette souffrance là. On a, de toutes façons aucun compte à rendre à autrui. Certes, on sait que qu'il est important de parler de ce qu'on vit ; mais la réalité du suicide prenant beaucoup de temps pour véritablement s'ancrer en soi, il est probable qu'avant longtemps les mots ne viennent pas par ce qu'ils sont tout simplement impossibles à prononcer. Il ne faut jamais oublier que quand on dit à quelqu'un qu'un de ses proches s'est suicidé, c'est d'abord à soi-même qu'on le dit. Il est donc nécessaire d'aller à son rythme. Nommer le suicide le rend réel tout autant aux yeux d'autrui qu'à soi-même. Garder, pour un moment, le silence sur le suicide est donc compréhensible.
    Il est donc capital que vous sentiez que vous avez le choix de parler ou non du suicide. Vous êtes seul juge de ce qui est approprié à un moment donné, quitte à revenir sur ce que vous avez dit initialement, quand les choses sont plus claires pour vous. 
       
    • Nier le suicide 
     Le déni est une façon de se protéger des émotions. En convertissant l'évènement en accident ou en toute autre cause non volontaire, les proches créent les conditions pour ne pas avoir à se remettre en question vis à vis du pourquoi du décès. 
    Néanmoins, même si cette attitude est protectrice sur le court
    Monica Loya
    terme, elle se révèle souvent préjudiciable sur le long terme, car force est de constater qu'au lieu d'atténuer le vécu de la souffrance, le déni met les proches en deuil en décalage par rapport à leur réalité, et ce blocage émotionnel est en contradiction avec le déroulement harmonieux du processus de deuil. Par ailleurs, les choses se compliquent si ce déni est intentionnel : on adopte comme vérité ultime une version tronquée de la réalité où le décès n'est plus secondaire à un geste suicidaire. Cette vision devient la version officielle sur laquelle il sera alors impossible de revenir. Si, de surcroit, un consensus tacite se noue avec d'autres proches partageant cette même vision, il se construit un colossal non-dit au sein de la famille et/ou de l'entourage. Telle est la genèse de certains secrets de famille.
    Enfin, il ne faut pas oublier non plus que le choix conscient du déni du suicide dans le discours "officiel" peut répondre à des exigences légitimes  on cherche par exemple, à protéger la mémoire de la personne disparue, de crainte qu'autrui la juge ou la condamne. On peut également souhaiter de ne pas vulnérabiliser sa propre famille en l'exposant aux yeux de tous comme "dysfonctionnelle", une famille sujette à caution car elle est le lieu où de telles tragédies peuvent survenir. Reste à voir, après, comment le secret est géré au sein de la famille.

    • Parler pour avancer 
     Tout ce qui précède souligne combien le fait de nommer explicitement le suicide est empreint d'ambivalence. Et pourtant, le travail de deuil passe essentiellement par les mots et par la confrontation au réel.
    Ce travail implique qu'on le veuille ou non, de se confronter à la palette de toutes ses émotions, de tous ses ressentis. Quand le déni est trop puissant, quelque chose ne se "fait" pas, une zone d'ombre persiste ... 
    Ainsi, en dépit des "bonnes" raisons invoquées pour justifier le déni du suicide, il est possible qu'on crée alors pour soi-même plus de problèmes qu'on en résout. Seule la courageuse et douloureuse acceptation de la réalité du suicide et des émotions qu'il génère pose les bases d'un chemin de deuil qui se donne des chances d'avancer.

    A un tout autre niveau, il existe un argument qui incite à refuser le silence autour du suicide.  Il est énoncé par Eric Markus, auteur de "Why suicide ?" (Harper Collins 1996), qui écrit en connaissance de cause pour avoir lui-même perdu son père par suicide. Il montre combien le suicide reste stigmatisé dans notre société. Ainsi, explique-t-il, en le gardant secret, on participe, à un niveau collectif, à l'entretien du silence et de la stigmatisation : "Rien ne va changer si on ne commence pas, soi-même et sur la base de son propre vécu, à changer la perception du suicide dans son entourage." Parler du suicide est de fait très difficile et ce conseil n'est pas nécessairement à la portée de tous, du moins dans les premiers temps ; mais, en gardant le silence, "on ne donne à personne l'opportunité de comprendre, d'apprendre et de changer les comportements vis à vis du suicide." Nommer explicitement le suicide aide à faire avancer les choses au niveau d'une société, souligne Eric Markus, afin que les générations à venir touchées par ce drame n'aient plus à souffrir de la honte, du silence ou de l'exclusion.


    • Comment parler du suicide à un enfant ?
     Un premier point essentiel tout d'abord : il ne faut jamais présupposer que l'enfant ignore ce qui s'est passé. D'une façon ou d'une autre, il sait sans savoir ....
    C'est quelque chose dans l'air qu'il capte. Il peut avoir de très fortes suspicions sur la possibilité d'un suicide, mais comme on ne lui dit rien, il se tait. 
     
    Il est possible également qu'il soit fortuitement mis au courant, en surprenant une conversation entre adultes échangeant des informations qui contredisent la version qu'on lui a donnée. Un flou empreint de non-dits sur la nature du décès renforce le sentiment de tabou, de honte ou de culpabilité. Un jour ou l'autre, il saura, et c'est à la lumière de la vérité qu'on lui aura révélée qu'il pourra continuer à faire confiance à ceux qui prennent soin de lui. C'est une erreur de supposer que l'enfant est trop jeune pour comprendre l'acte suicidaire et qu'il est donc inutile de lui en parler. On croit le protéger et il n'en est rien : cette mort fait partie de son histoire ; elle lui appartient et il est légitime qu'il en ait connaissance, un jour ou l'autre. 

    Dire la vérité sur ce qui s'est passé : c'est le mot clé, mais il n'y a aucune urgence à le faire. Il est important que les adultes se concertent avant de parler à l'enfant, pour convenir d'un discours qui ne travestisse pas la réalité, mais qui laisse à l'enfant le temps d'intégrer progressivement l'impact du décès. Il est inutile de s'appesantir sur les détails, mais il faut s'attacher à donner à l'enfant des explications suffisamment claires pour qu'il comprenne la situation. A nouveau, rien ne presse. Il faut que les adultes qui lui parlent aient eux aussi eu le temps d'amortir la nouvelle du suicide. Si c'est trop difficile pour eux de le nommer immédiatement, il est préférable d'attendre, en se faisant la promesse d'y revenir plus tard, quand on sera prêt.

    Lorsqu'on parle à de jeunes enfants, il ne faut pas s'étonner de devoir revenir plusieurs fois sur les mêmes explications, même si on est persuadé d'avoir été clair la première fois : la capacité d'intégration de telles données n'est pas la même chez l'adulte et chez l'enfant. L'information ne va prendre place en lui que par petites touches successives. Même si l'enfant ne comprend pas tout immédiatement, on a, au moins, initié le dialogue et posé les bases qui permettront ultérieurement des questions plus précises (parfois des années plus tard !) Il faut se tenir prêt ! En effet, quand l'enfant reçoit de l'adulte le signal qu'il est possible de parler, il y répond, en le sollicitant très directement pour obtenir les réponses dont il a besoin.

    On peut être étonné de la capacité de l'enfant à répondre de façon adaptée à la situation, dans la mesure où, on lui en donne la possibilité. L'essentiel est de toujours rester vigilant à ce qu'il ressent et la meilleure manière de le savoir est de le lui demander explicitement !

    Un autre point essentiel : si on nomme le suicide comme une maladie qui donne l'envie de se tuer, il est très important de rappeler à l'enfant qu'il existe d'autres moyens de faire face à la tristesse et aux problèmes de la vie - on peut éprouver une grande peine sans avoir besoin de se tuer. On peut se faire aider ; on n'a pas à rester seul avec sa peine. C'est une façon de rassurer l'enfant sur le fait que ni lui ni ses proches ne sont condamnés à un destin similaire. 
    Le désir des parents de parler à leurs enfants peut être sincère, encore faut-il que ces derniers l'acceptent, ce qui est loin d'être évident, notamment pour les ados. Ils instaurent parfois des limites au dialogue, sans négociation possible. Certains en effet choisissent le silence pour métaboliser leur peine et l'adulte sera bien obligé d'accepter cette position devant laquelle il ne peut rien.
    La seule alternative pour l'adulte, est de rester le plus ouvert et le plus disponible possible, tout en rappelant à l'enfant qu'il existe d'autres personnes (des professionnels ou non) avec lesquelles il peut parler, s'il en ressent le besoin. L'expérience montre en effet que rien ne reste fixé à tout jamais. 

    Le deuil est un travail de longue haleine : parvenir à se parler en vérité prend du temps, surtout après un suicide ; cela demande beaucoup de patience ...



    - Quand autrui fait du bien
     




     

     

      
    "La vie quand même" - Élisabeth et Éric de Gentil-Baichis -

     

    Camille, 15 ans, collégienne à Nantes, s'est pendue en 2010. Debout, après son suicide, ses parents Eric et Elisabeth Gentil-Baichis témoignent de leur parcours à travers le livre qu'ils ont écrit : "La vie quand même".


    Un beau témoignage de l'amour, de la vie, au de là de la mort, de cette mort doublement particulière, celle de son enfant, par suicide... Cet ouvrage est une aide précieuse pour les parents qui vivent le même drame.
     

    - Briser le tabou

    Avec ce livre, nous voulons témoigner sans complaisance de notre longue traversée du désert, puis de notre retour parmi les vivants. Notre souhait est double : parler ouvertement du suicide des adolescents, de ce que nous avons compris, de la mort d'un enfant et du chemin des parents.
    Pour nous, cet événement était tellement inattendu. Nous nous sentions très éloignés de ces drames. On s'est rendu compte du tabou dans notre société, dans l'Éducation nationale. Nous n'avons jamais caché ce qui s'était passé. Nous avons constaté que cela a libéré la parole autour de nous.


    Regarder la mort

    Il faudrait tant réapprendre, dans notre société, à vivre ce temps d'adieu. Si le corps de Camille était parti tout de suite au funérarium, notre vie serait différente aujourd'hui.
    Nous avons eu la chance de garder Camille à la maison pendant quarante-huit heures. Elle était très belle... Faire l'apprentissage de la mort, s'en approcher au plus près pour ne pas en avoir peur.
    Après la mort de notre fille, nous quittons le monde « réel ». Les aliments n'ont plus de goût, nous ne sentons plus nos pas, plus rien n'a de sens...
    Nos trois autres enfants ne nous intéressent plus. On ne les voit plus. Après ce qui était arrivé, nous n'avions plus le droit d'être parent.


    - Respecter son mystère

    Nous avons cherché dans tous les sens. Son suicide restera un mystère. Nous le respectons aujourd'hui. La culpabilité, on la ressent forcément.
    Il faut que la parole puisse se poser. Nous avons été accompagnés par trois psys, en couple puis chacun de notre côté.
    Nous avons évidemment revisité chaque jour, chaque heure, chaque minute du mois de janvier, cherchant un indice, un détail qui nous aurait échappé. Nous nous sommes rappelé cette soirée, dix jours avant sa mort, où elle nous avait semblé si différente. Méconnaissable dans ses propos et dans sa façon d'être.
    Si seulement Camille était restée dans cet état, nous l'aurions aidée. Nous serions allés voir des professionnels si nous nous étions rendu compte que nous n'étions pas les bons interlocuteurs. Mais dès le lendemain, ce visage blafard et cette attitude si dure avaient disparu. Pourquoi nous n'avons pas gardé cette idée en tête : elle va péter les plombs ?


    - Accepter la souffrance

    La vie ne sera jamais plus comme avant... Mais nous allons bien, voire très bien, nous sommes debout.
    Plusieurs raisons à cela : nous sommes très entourés et nous avons accepté de plonger très bas en regardant notre souffrance en face. En plongeant, replié sur soi, on se donne le temps d'être seul avec sa douleur.
    Élisabeth de Gentil-Baichis : "Les premiers temps, je passais mes journées dans la chambre de Camille, roulée en boule, à pleurer, à hurler. J'allais au cimetière tous les jours. Je voulais n'être qu'avec elle, physiquement et moralement. J'ai beaucoup écrit. Tout ce qui parlait de Camille m'aidait à vivre, pour dire « ne l'oubliez pas ». Ça me rassurait. Un jour, j'ai compris que ma fille ne serait jamais oubliée. Je pouvais continuer mon chemin."

    Éric de Gentil-Baichis : "Quelques jours après sa disparition, je me souviens que sortir du lit m'avait demandé un effort incroyable. À partir de ce moment, j'ai pris la décision de continuer à vivre. Cet acte posé a conditionné mon et notre avenir. J'avais choisi mon camp, celui de la vie."


    - S'autoriser à vivre

    On vit avec une épine dans le cœur mais on s'autorise à vivre. Notre traversée nous a permis d'aborder de front la mort, la détresse, la relation aux autres, la solidarité et la dimension spirituelle.
    Nous ne sommes plus dans une culpabilité qui nous empêche de vivre, d'élever nos enfants, d'y croire.

    Éric de Gentil-Baichis : "Comment je peux donner du sens, transcender ce drame pour en faire quelque chose ? Voilà dix ans que je voulais être visiteur de prison. Je le suis devenu."

    Élisabeth de Gentil-Baichis : "On sait que du jour au lendemain, tout peut s'arrêter. Trois semaines après le départ de Camille, nous avons repeint sa chambre, qui est devenue une salle de musique. Camille faisait de la flûte traversière. Il y a désormais une batterie, un clavier, sur lesquels ses frères et sa sœur répètent."

    D'après le témoignage recueilli par Magali GRANDET le 8 février 2013, publié sur la page Facebook de "JP29 SANS TOI MON ENFANT".





    La rupture du contrat


    "... Dis simplement aux humains de la Terre que jamais, au grand jamais, ils ne sont seuls. 
    Si parfois ils s'enferment dans un nuage de solitude, qu'ils sachent pourtant qu'autour d'eux, des êtres qu'ils ne voient pas, qu'ils n'entendent pas, les aident et les aiment."

    "... Il avait oublié de s'aimer et d'accepter de la vie ce qu'il ne pouvait pas changer."

    "...Accepter ce qui est et que chacun suive sa route sans se sentir coupable ..."

                                                                                  - Anne GIVAUDAN - "La rupture du contrat" 







     Comment aider une personne qui s'est suicidée ?



    "... Beaucoup d'entre les "vivants" se demandent comment nous venir en aide. Dis leur que : 

    "Quelles que soient les façons dont nous avons arrêté notre vie physique, il est essentiel que ceux qui restent ne se sentent pas coupables de notre mort. Aucun être, quel qu'il soit, n'a assez de puissance pour nous faire agir contrairement à ce que nous aurions voulu. 

    ... Penser que ce sont des évènements ou des personnes extérieurs à nous qui ont contribué à notre chute n'a cependant aucun sens même si nous y avons cru nous-mêmes, autrefois.

    ... Nous demandons à ceux qui ont de l'amour pour nous de ne pas souffrir à notre place car cette souffrance nous alourdit et nous assombrit tout ce qui nous entoure.


    ... Ne retenez pas de nous l'acte que nous avons commis mais retrouvez les meilleurs moments que nous avons passés ensemble.
    Lorsque vous pensez à nous, vous qui restez sur Terre, remémorez vous les instants de joies ou de tendresse que nous avons pu vivre ensemble. Voyez la beauté qui fut la nôtre, celle que nous n'arrivions plus à percevoir nous mêmes ...

    Parlez nous comme on parle à une personne que l'on aime, non pour regretter notre départ ou votre difficulté présente, mais pour honorer le chemin que nous avons parcouru en votre compagnie.

    Ne gardez pas nos traces comme des reliques, ne recréez pas des sanctuaires qui nous figent dans un passé douloureux. Aidez nous à rendre notre parcours moins douloureux, non pas par vos actes mais par l'acceptation et la sérénité que vous saurez faire croitre en vos cœurs.

    Acceptez nous intégralement comme nous avons été, avec nos forces et nos faiblesses. Immanquablement arrivera le jour de la réparation sur terre et ce jour là, nous serons portés par votre capacité à transmuter la peine que nous vous avons occasionnée."

    Extrait du livre "LA RUPTURE DU CONTRAT"
    - Messages des "suicidés" au monde des "vivants"
    (Anne GIVAUDAN)


     


    Le suicide, ni courage, ni lâcheté ...


    ... Si l'homme se donne quelque fois la mort, contrairement aux plantes et aux animaux chez qui le suicide n'existe pas, c'est afin d'échapper à une tension et à une souffrance qui lui paraissent insupportables.

    ... L'une  des questions que l'on se pose souvent à propos du suicide concerne l'idée de courage ou de lâcheté. Le suicide est-il un acte d'audace et de bravoure ou, au contraire, un geste de faiblesse morale et psychologique ? 
    Il s'agit en réalité d'une fausse question, en tout cas très mal formulée et qu'il est donc impossible de trancher. Le courage et la lâcheté ne peuvent qualifier qu'une action consciente, librement réfléchie, décidée et accomplie. Cette démarche nécessite au préalable une appréciation lucide de la situation, une réflexion, un choix, ainsi qu'une connaissance des conséquences que l'action projetée serait susceptible d'entraîner.

    Totalement à l'opposé de ce tableau, le déprimé n'est pas un être libre. Il a perdu en grande partie sa capacité de jugement et sa lucidité. Il ne peut réfléchir aux retombées de son geste, ni les analyser. C'est la dépression qui fait agir, son "Moi", sa volonté, son libre arbitre étant étouffés, assombris, court-circuités, "hors service". Il est dominé par la maladie. Il n'est donc pas lui même, dans son état normal, habituel. 

    ... La tentative de suicide constitue donc un cri de désespoir et de souffrance. Il ne faut pas l'analyser par référence à des jugements moraux, des concepts tels que le bien ou le mal, la bravoure ou la faiblesse. Le déprimé cherche à mettre fin à ses jours parce qu'il a perdu son libre arbitre, son énergie vitale, sa conscience et l'amour de soi. Seul est libre celui qui a en-vie de vivre, qui est traversé par le désir et l'amour.

    Toute tentative de suicide, que l'on pourrait aussi appeler "meurtre de soi" est une tentative de mettre à mort, de façon crue, non symbolique, quelque chose, quelqu'un en soi, une phase de sa vie, une certaine image de soi. ... Ce n'est pas vraiment la mort qui est recherchée, mais la paix, la non-souffrance, le non-conflit.

    - Moussa NABATI - (psychanalyste, thérapeute, chercheur, docteur en psychologie) -
     "La dépression, une épreuve pour grandir ?"



      



    Un espace dédié à la parole


    Le suicide auquel nous sommes confrontés, (le notre ou celui d'un proche) est un acte complexe et violent qui nous plonge dans le chaos ; tous nos repères ont volés en éclats. Nous nous trouvons démunis face à un acte où nos émotions oscillent entre incompréhension, colère, douleur, culpabilité et sentiment d'abandon.

    Afin de vous permettre à vous, qui êtes confrontés à un tel geste, de verbaliser vos émotions dans un échange avec l'autre et de pouvoir commencer à cheminer dans le questionnement et la reconstruction, J'ai ouvert un groupe "Facebook", privé et confidentiel. 

    Il s'agit d'un espace dédié à la parole parce qu'il est important d'en parler, de poser des mots pour accueillir, comprendre et reconnaître les émotions qui nous traversent, sans aucun jugement et toujours dans le respect de notre souffrance et de nos convictions. 

    Vous y accèderez en cliquant sur le lien suivant : 



     


    Lorsqu'un parent met fin à ses jours


    Un enfant ou un adolescent dont un parent a mis fin à ses jours éprouve beaucoup de difficultés à en parler. C'est pour lui, un acte difficilement compréhensible, une blessure complexe.

    Au sentiment d'abandon mais aussi d'amour, se mêlent la colère, l'incompréhension et la culpabilité. Il se demande comment ce parent qu'il aimait tant a pu passer à l'acte, pourquoi il (elle) n'est pas resté (e) en vie pour lui, il s'imagine qu'il n'aimait pas suffisamment ce parent pour qu'il veuille rester en vie, que "si il (elle) avait su à quel point on l'aimait, jamais ça ne serait arrivé". 

    De son côté, le parent qui se suicide, en plus de son insupportable souffrance, est persuadé qu'il est un poids pour l'entourage. Il perçoit alors son départ comme un acte libérateur pour lui-même et pour les autres. "Partir" s'impose alors comme la meilleure solution. Son profond désespoir l'a isolé (e), le rendant incapable de demander de l'aide, incapable aussi parfois de laisser un mot pour expliquer son geste.

    Personne n'a conscience des conséquences en cascade, outre morales, qu'engendrent un tel acte. Il est difficile et douloureux pour ceux qui restent de vivre avec le manque, l'incompréhension, le sentiment d'abandon ... 

    Il est aussi difficile pour ceux qui ont pu être sauvés, de se reconstruire avec les problèmes d'avant et le ressentiment des proches (souvent les enfants) face à l'idée d'abandon. Les relations après un tel acte s'en trouvent toujours modifiées et la reconstruction de chacun compliquée.


    Il est alors indispensable à chacun d'évoquer ce qui l'habite afin de pouvoir avancer.




    Vivre après le suicide d'un proche


    La personne qui met fin à ses jours (plus encore s'il s'agit d'un enfant ou d'un adolescent) est submergée par des émotions violentes qui lui empêchent tout raisonnement, toute prise de conscience sur les conséquences de son acte au moment où il se produit.
    Elle se trouve sous le coup de l'émotion de l'instant. Cet instant d'une insupportable souffrance à laquelle il s'agit de mettre fin pour se libérer.

    Il est alors vital pour les proches de parvenir à exprimer tout leur ressenti, toute leur douleur, en pleurant, en criant, en parlant ... et de pouvoir comprendre, reconnaître qu'ils ne sont pas responsables, que la personne qui est partie ne voulait pas, ne pouvait pas leur dire son immense souffrance pour les protéger (surtout dans le cas d'adolescents hypersensibles).

    Chacun le fera à sa manière, au rythme qui est le sien, en verbalisant son chagrin dans un échange avec l'autre (de préférence avec un professionnel à qui l'on pourra confier plus qu'on ne peut le faire avec un proche) ou tout autre manière d'accompagnement qui lui convient.

    Il deviendra alors possible de parvenir à mettre de l'ordre dans l’innommable chaos où tous les repères ont volé en éclats et de commencer à cheminer dans le questionnement et la reconstruction.

    Il sera alors aussi concevable de donner un sens à la douleur éprouvée en continuant à faire vivre, parfois à travers une cause, mais surtout dans les cœurs et les mémoires, l'être cher qui est parti. 






    Comprendre le suicide


    Le suicide est une mort particulière, violente et complexe. C'est un acte profondément intime, élaboré depuis longtemps dans la solitude absolue avec laquelle la personne s'est retrouvée enfermée dans ses difficultés. 

    C'est un acte décidé et construit petit à petit avec l'idée devenue obsédante qu'il est la seule issue pour mettre fin à une souffrance personnelle devenue intolérable.

    Les signes ne sont jamais faciles à détecter, d'autant plus qu'à l'approche du passage à l'acte, tout est mis en œuvre pour le cacher à l'entourage. Ce terrible secret aura pour effet de provoquer l'incompréhension, la consternation et la culpabilité. 

    C'est pour les proches, une tragédie qui les blesse à jamais.

    C'est pourquoi, il est primordial pour l'entourage qui vit un tel drame de pouvoir en parler afin d'en évacuer la culpabilité, la colère et le désespoir.





    Le suicide, pourquoi il faut en parler ?



    Oser parler du suicide, interroger ce choix irrémédiable, surmonter son appréhension, c'est rejoindre celui qui souffre. C'est lui redonner une autre chance et éviter douleur et culpabilité chez ses proches.

    Ce documentaire de la télévision Suisse aborde la question du suicide dans la société et par catégorie d'âge à travers différents témoignages. 

    Il pourra peut être vous aider à trouver quelques repères si vous êtes vous aussi confronté (e) à un tel évènement.

    (cliquer sur le lien ci-après pour voir la vidéo)




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